César Manriquez Bravo

15.01.2018
Trial Watch rappelle que jusqu'à ce qu'une éventuelle condamnation soit entrée en force, toute personne accusée ou poursuivie par une juridiction nationale ou internationale est présumée innocente.

Faits

César Manriquez Bravo était général dans les Forces armées chiliennes et chef de la Brigade de renseignement métropolitain (BIM) de la Direction nationale du renseignement (DINA), la force de police secrète créée par Augusto Pinochet après sa prise de pouvoir lors du coup d’état militaire de 1973. Entre le 5 janvier 1981 et le 5 janvier 1982, Manriquez fut sous-secrétaire de guerre du régime militaire. Alors qu’il occupait ces différents postes, il aurait été impliqué dans des disparitions forcées et des exécutions extrajudiciaires d’opposants politiques au régime de Pinochet. Il est en particulier accusé d’avoir été impliqué dans les événements suivants :

ESTADIO NACIONAL

Entre le 11 septembre et le 7 novembre 1973, immédiatement après le coup d’état, l’armée chilienne a détenu des milliers de civils au sein de l’Estadio Nacional à Santiago du Chili, parmi lesquels environ 1’000 étudiants et collaborateurs de la Universidad Técnica del Estado. Faisant usage de ses prérogatives de commandant du centre de détention, Manriquez aurait supervisé la torture et les exécutions de plusieurs détenus, y compris celle du célèbre musicien et activiste Víctor Jara, qui a été exécuté dans le stade le 15 septembre 1973.

VILLA GRIMALDI

La Villa Grimaldi, propriété privée dont l’armée s’est emparée à la suite du coup d’état, a fait office de principal centre de détention du régime Pinochet entre 1974 et 1977. Surnommée «Quartier Terreneuve» par les forces gouvernementales, la villa a également servi de quartiers généraux du BIM et de ses deux unités subordonnées, Caupolicán et Purén, qui avaient pour mission la répression systématique des opposants au régime à Santiago. En novembre 1974, Manriquez a renoncé au commandement des opérations du BIM pour se charger du contrôle du centre de détention, lequel incluait vraisemblablement la supervision d’interrogatoires généralisés, d’actes de torture et d’exécutions de prisonniers politiques par les agents de la DINA.

L’«OPERACION COLOMBO»

En juillet 1975, le magazine argentin LEA et le journal brésilien O Novo Dia ont publié une liste de 119 «militants» ayant apparemment été tués. La plupart des noms appartenaient à des membres du Mouvement de la gauche révolutionnaire (Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR)), des opposants politiques à Pinochet et à son gouvernement. Les articles ont faussement allégué que les nommés étaient morts en Argentine, soit au cours de luttes intestines au sein de la gauche, ou lors d’affrontements avec les forces de sécurité, prémisses au coup d’état militaire argentin de 1976. Ces articles se sont plus tard révélés être une tentative de dissimulation des disparitions des 119 dissidents politiques, qui avaient été kidnappés, torturés et tués par des agents de la DINA dans différents camps de détention secrets au Chili. Cette version des faits a été imprimée dans des publications étrangères par le gouvernement Pinochet et reproduite dans des journaux chiliens contrôlés par le gouvernement.

L’opération Colombo est considérée comme le premier épisode de l’ «Operacion Condor», une collaboration secrète menée au milieu des années 70 entre les dictatures militaires du Chili, de l’Argentine et du Brésil, visant à éliminer les opposants au régime. L’opération Condor a impliqué des assassinats et la collecte de renseignements, sous l’égide du contre-terrorisme. On estime qu’elle a laissé derrière elle 50’000 morts, 30’000 disparus (présumés morts) et 400’000 personnes incarcérées.

Procédure Légale

En tant qu’agent haut placé de la DINA, officier en charge de l’internement à l’Estadio Nacional et superviseur du centre de détention de la Villa Grimaldi entre 1974 et 1977, Manriquez a été reconnu coupable de porter une responsabilité de supérieur hiérarchique dans plusieurs cas de disparitions forcées, abus/mauvais traitements et meurtres commis sous le régime Pinochet. Il a été condamné à plusieurs reprises, écopant de peines allant de cinq à quinze ans d’emprisonnement, et purge de facto une peine de prison à perpétuité.

CONDAMNATIONS EN LIEN AVEC L’OPERATION COLOMBO

  • Disparitions forcées de Jacqueline Binfa Contreras et de Jorge Humberto D’Orival Briceño : le 9 janvier 2006, le juge Alejandro Solis Muñoz a mis en examen Manriquez et huit autres anciens officiers de la DINA pour les disparitions forcées de la travailleuse sociale Jacqueline Binfa et du vétérinaire Jorge D’Orival. Les deux victimes ont été arrêtées en 1974 et détenues dans différents centres de détentions secrets. Le nom de D’Orival est plus tard apparu dans la liste des 119 dissidents publiée dans le cadre de l’opération Colombo. Le 22 octobre 2007, le juge Solis Muñoz a reconnu les prévenus coupables et a prononcé à leur encontre des peines de prison allant de cinq à quinze ans. Cependant, le 28 novembre 2008, la Cour d’appel de Santiago a acquitté Manriquez de toutes les charges qui pesaient contre lui en lien avec la disparition de Jorge D’Orival, tout en maintenant les condamnations des autres prévenus. Le 23 janvier 2009, la Cour suprême chilienne a acquitté les neuf prévenus de toute implication dans la disparition de Jacqueline Binfa, renversant ainsi la décision de la Cour d’appel de Santiago.
  • Le 27 mai 2008, le juge Victor Montiglio a condamné 98 anciens agents du gouvernement, parmi lesquels Manriquez, pour leur implication dans les disparitions de 42 membres du MIR dans le cadre de l’opération Colombo. Le 4 septembre 2009, Manriquez a été mis en examen dans une nouvelle affaire en lien avec les opérations Colombo, Condor et Calle Conferencia, dans laquelle plus de 150 anciens agents de la DINA ont été accusés.
  • Détention arbitraire, torture et disparition forcée de Bernando de Castro López : le 8 janvier 2015, le juge Hérnan Cristoso a reconnu 21 anciens agents de la DINA responsables de la détention arbitraire, la torture et la disparition de Bernando de Castro López. Manriquez et six autres prévenus ont été condamnés à treize ans de prison, dix autres à dix ans, et deux autres encore à une peine d’emprisonnement de quatre ans. La victime, un membre du Parti socialiste, a été enlevé le 14 septembre 1974 et emprisonné dans les centres de détention de «Venda Sexy» et Cuatro Alamos, où il a été soumis à la torture. López a été vu en vie pour la dernière fois en octobre 1974 et son nom est apparu plus tard sur la liste des 119 personnes publiée dans le cadre de l’opération Colombo.
  • Détention arbitraire, torture et disparition forcée de Miguel Angel Acuña Castillo : le 3 février 2015, le juge Hérnan Cristoso a condamné 78 anciens agents de la DINA, parmi lesquels Manriquez, pour la torture et la disparition de Miguel Angel Acuña Castillo. Manriquez a été condamné à une peine de prison de treize ans. La victime, un membre du MIR de 19 ans, a été arrêté en 1974 et emmené au centre de détention secret Londres 38, où il a été torturé à plusieurs reprises. Il fait partie des 119 dissidents nommés dans le contexte de l’opération Colombo.

 

CONDAMNATIONS EN LIEN AVEC LE CENTRE DE DETENTION DE LA VILLA GRIMALDI

  • Disparition forcée de Marcelo Salinas Eytel : le 17 avril 2008, Manriquez a été condamné à dix ans d’emprisonnement pour son implication dans la disparition forcée de Marcelo Salinas Eytel. La victime, un technicien de radio/télévision membre du MIR, a été arrêté le 31 octobre 1974 à l’extérieur de sa maison à Providencia et emprisonné, d’abord à Cuatro Alamos, puis à la Villa Grimaldi. Manriquez et les autres prévenus dans cette affaire ont fait appel de la décision, mais leurs condamnations ont été confirmées à l’unanimité par la Cour d’appel de Santiago en date du 6 janvier 2009.
  • Détention arbitraire, torture et disparition forcée de Washington Cid Urrutia : le 4 novembre 2015, le juge Hérnan Cristoso a condamné Manriquez et 63 autres anciens agents la DINA pour la torture et la disparition forcée de Washington Cid Urrutia. Manriquez et ses camarades ex-officiers Raúl Iturriaga Neumann, Miguel Krassnoff Martchenko et Pedro Espinoza Bravo ont été condamnés à une peine de prison de treize ans, alors que 35 autres agents de la DINA ont écopé d’une peine de dix ans, et 24 autres d’une peine de quatre ans. Alors âgé de 24 ans et membre du MIR, Urrutia a été arrêté le 8 décembre 1974 et amené à la Villa Grimaldi avec son épouse, María Isabel Ortega, et son camarade activiste, Hernán Carrasco Vásquez. Urrutia aurait été torturé avant de disparaître à la fin du mois de décembre. Son nom a plus tard été publié dans la liste des 119 disparus Chiliens en juillet 1975.

AUTRES CONDAMNATIONS

  • Disparition forcée d’Hector Vergara Doxrud : le 13 avril 2010, le juge Juan Fuentes a condamné Manriquez et deux autres ex-agents de la DINA à une peine de prison de cinq ans et un jour pour la disparition d’Hector Vergara Doxrud. Cet ingénieur, membre du Mouvement d’action populaire unitaire (MAPU), un parti politique de gauche, a été arrêté par des agents de la police secrète le 17 septembre 1974. La condamnation a été confirmée en appel le 18 juin 2012.
  • Détention arbitraire, torture et disparition forcée de Jorge Arturo Grez Aburto : le 13 mai 2014, Manriquez et 74 autres agents de la DINA, parmi lesquels l’ancien chef de la DINA Manuel Contreras, ont été reconnus coupables du kidnapping, de la torture et de la disparition de Jorge Arturo Grez Aburto. Le juge Hérnan Cristoso a condamné Manriquez, Contreras, ainsi que Espinoza Bravo, Marcelo Moren Brito, Miguel Krassnoff Martchenko et Gerardo Urrich Gonzales à une peine de prison de treize ans, alors que les 68 autres prévenus ont été condamnés à des peines allant de quatre à dix ans. Grez, qui avait des liens avec le MIR ainsi qu’avec le Parti socialiste, a été appréhendé le 23 mai 1974 et amené aux centres de détention Londres 38, Estadio Nacional et Cuatro Alamos, où il a été torturé. Grez a été vu vivant pour la dernière fois en juillet 1974.
  • Disparition forcée d’Amelia Bruhn Fernández : le 22 mai 2015, le juge Mario Carroza a condamné six anciens agents de la DINA pour la disparition de l’activiste Amelia Bruhn Fernández. Manriquez, Orlando Manzo Durán et Ciro Torré Sáez ont écopé d’une peine de prison de cinq ans et un jour ; Manuel Contreras Sepúlveda, Moren Brito et Krassnoff Martchenko ont été condamné à une peine d’emprisonnement de sept ans. Bruhn, membre du MIR et organisatrice active de la résistance populaire contre le régime de Pinochet, a été enlevée le 4 octobre 1974 et emmenée au centre de détention de Cuatro Alamos, duquel elle a disparu quelques jours plus tard. Les prévenus ont fait appel de leur condamnation, mais celle-ci a été confirmée par la Cour suprême le 19 septembre 2016.
  • Meurtre de Miguel Enríquez Espinosa : le 27 octobre 2016, le juge-inspecteur Mario Carroza a mis en examen cinq prévenus pour le meurtre de Miguel Enríquez Espinosa : Manriquez et ses camarades de la DINA Krassnoff Martchenko et Rodolfo Concha, l’ancien carabinier Ricardo Lawrence, ainsi que l’employée civile Teresa Osorio. Enríquez était l’un des fondateurs du MIR et en fut le secrétaire général de 1967 jusqu’à sa mort en 1974. Il faisait partie des membres les plus recherchés de la résistance, un statut qui l’a forcé à vivre caché après le coup d’état de 1973. D’après l’accusation, Enríquez a été abattu durant un échange de tirs ayant éclaté le 5 octobre 1974, lorsque des agents de la DINA ont attaqué la maison dans laquelle il se trouvait avec sa compagne, Carmen Castillo Echeverría, et d’autres membres du MIR.
  • Détention arbitraire, torture et meurtre de Maria Alvarado Borgel et Martin Elgueta Pinto : le 27 février 2017, Manriquez a été condamné à une peine de prison de dix ans et un jour pour la torture et l’exécution de Maria Alvarado Borgel et Martin Elgueta Pinto en 1974. Dix autres agents de la DINA ont également été reconnus coupables par le juge Leopoldo Llanos de la Cour d’appel de Santiago, écopant de peines de prison allant de quatre à quinze ans. Les victimes, toutes deux âgées de 21 ans au moment des faits, ont été enlevées le 15 juillet 1974 et ont été amenées au centre de détention secret de la DINA Londres 38, où elles ont été torturées, puis tuées.