Mahamat Djibrine

25.04.2016 ( Modifié le : 02.06.2016 )
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faits

Mahamat Djibrine était un membre de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) établie en tant que force de police secrète pendant le régime deHissene Habre au Tchad. La DDS a servi comme principal instrument de répression pendant le régime.

Il est allégué que pendant le régime Habré de 1982 à 1990, Djibrine en tant que membre de la DDS, a orchestré des actes de torture, de violence extrême et d’assassinats politiques à l’encontre de la population tchadienne, particulièrement contre les opposants au régime. Des victimes ont en outre allégué que la DDS a continué les actes de barbarie et de détention illégale, avec des centaines de plaintes à l’actif de Djibrine, renforçant ainsi sa réputation de bourreau le plus connu.

Les conclusions de l’enquête menée auprès des victimes par la Commission Nationale pour la Vérité ont allégué que Djibrine les torturait systématiquement pendant l’interrogation lors de leur détention. Les actes passaient par des chocs électriques proches de l’asphyxie, le « supplice des baguettes » où les mains des victimes étaient pressées entre des bâtons, jusqu’à l’infâme « arbatachar », où quatre membres d’un prisonnier étaient liés ensemble derrière son dos entrainant une perte de la circulation sanguine et une paralysie. De plus, Djibrine a servi en tant que membre d’un comité de la DDS chargé de l’arrestation et la répression des membres de des groupes ethniques Hadjerai et Zaghawa.

Jusqu’à son arrestation, Djibrine a assuré de hautes fonctions dans la police, notamment en tant que chef de Cabinet du Directeur Général de la police nationale tchadienne. En 2005, il a même agi en tant que représentant du Tchad au sein de la force du maintien de la paix envoyée en Côte d’Ivoire par les Nations Unies (UNOCI) où il a enquêté sur les violations des droits humains. Il a été rappelé et révoqué ultérieurement de cette opération par le gouvernement tchadien suite à l’augmentation d’accusations contre lui d’actes de tortures et d’abus systématiques.

Le Sénégal a été mandaté par l’Union africaine pour juger le Président tchadien Hissène Habré et ses complices devant les chambres extraordinaires africaines pour leurs actes commis pendant son régime. Des juges de tribunaux spéciaux ont été aussi autorisés à continuer leurs investigations au Tchad en raison d’une entente spéciale entre le Sénégal et le Tchad du 3 mai 2013. C’est sur ce fondement que Djibrine a été arrêté pour répondre de ses actes le 14 mai 2013 à la suite des plaintes portées par les victimes de la DDS. Djibrine a été transféré au Sénégal en juin 2014 pour s’être rendu complice de Habré d’actes de torture, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.

procédure légale

Le Sénégal a été mandaté par l’Union africaine pour juger le Président tchadien Hissène Habré et ses complices devant les chambres extraordinaires africaines pour leurs actes commis pendant son régime. Des juges de tribunaux spéciaux ont été aussi autorisés à continuer leurs investigations au Tchad en raison d’une entente spéciale entre le Sénégal et le Tchad du 3 mai 2013. C’est sur ce fondement que Djibrine fut arrêté pour répondre de ses actes le 14 mai 2013 à la suite des plaintes portées par les victimes de la DDS. Djibrine a été transféré au Sénégal en juin 2014 pour s’être rendu complice de Habré d’actes de torture, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.

Toutefois, le gouvernement tchadien a refusé d’extrader l’accusé et a ordonné qu’il soit jugé au Tchad, aux cotés de 22 autres anciens dignitaires du régime d’Habré.

Le procès a débuté le 14 novembre 2014 devant la Cour pénale de N’Djamena. Ce procès, entièrement mené par des juges tchadiens, a été extrêmement critiqué dans la mesure où il ne s’apparentait aucunement à la purge tant attendue de l’ancien régime par la justice sénégalaise.

La Cour pénale a rendu son verdict le 25 mars 2015. Djibrine, ainsi que six autres co-accusés, ont été reconnus coupables de torture, et condamnés à la réclusion à perpétuité.

contexte

Le Tchad a obtenu son indépendance de la France le 11 août 1960 et a connu peu de périodes de paix réelle depuis. Une longue guerre civile, plusieurs invasions par la Libye et l’émergence de mouvements rebelles dans différentes régions ont déchiré le pays durant plusieurs décennies. La division entre le Nord du Tchad, désertique et peuplé de Musulmans, et le Sud fertile et habité par des animistes devenus Chrétiens, a été renforcée par le colonisateur français qui a favorisé le Sud et renversé la domination « historique » du nord.

Pendant près de vingt ans, la Libye a eu un poids direct sur les affaires politiques tchadiennes. Elle a occupé en 1973, puis annexé en 1975, la bande d’Aozou, un territoire au Nord revendiqué par les deux pays. Le gouvernement libyen a aussi soutenu plusieurs groupes rebelles du Nord du Tchad, notamment le Front de Libération Nationale du Tchad, FROLINAT, fondé en 1966, et qui voulaient combattre le monopole de pouvoir exercé par le sud.

En 1979, le Gouvernement d’Union Nationale de Transition (GUNT) prend le pouvoir, à la suite des accords de Lagos qui ont réuni les principales factions en guerre. La coalition s’effondre en mars 1980, lorsque le ministre de la défense, Hissène Habré, fait sécession avec les Forces Armées du Nord (FAN), qu’il a fondé trois ans plus tôt, entraînant 9 mois de combats intensifs dans la capitale N’Djaména.

Massivement soutenu par les Etats-Unis de Reagan, Hissène Habré arrive au pouvoir le 7 juin 1982. Il instaure alors un régime de parti unique et se propose de pacifier le Tchad. Il est décidé à en finir avec la dissidence du Sud. En 1982, les FAN d’Habré, désormais armée régulière et qui prendront plus tard le nom de Forces Armées Nationales Tchadiennes (FANT), reprennent les principales villes du sud du Tchad. Loin de se pacifier, le Sud voit l’émergence d’une opposition armée très hétérogène farouchement anti-Habré, les CODOS (abréviation de « Commandos »). Ce climat de résistance et d’opposition à Habré entraînera le « Septembre Noir » de 1984. De nombreuses sources indiquent qu’alors la répression de l’opposition au Sud a été particulièrement violente et a visé non seulement les rebelles CODOS, mais aussi la population civile et surtout les responsables, fonctionnaires et cadres administratifs locaux, tous soupçonnés de complicité. Dans certaines préfectures, des arrestations et des exécutions massives de civils auraient été perpétrées sciemment dans le but de semer la terreur.

Pendant les huit années du régime d’Hissène Habré, de nombreux témoignages font état d’arrestations collectives, de meurtres de masse, de persécutions à l’encontre de différents groupes ethniques dont il percevait les leaders comme des menaces à son régime, notamment les Sara et d’autres groupes sudistes en 1984, les Arabes, les Hadjaraï en 1987 et les Zaghawa en 1989. Une Commission d’Enquête du Ministère tchadien de la Justice, établie par le Président Déby, a ainsi accusé, en 1992, le gouvernement Habré de 40 000 assassinats politiques et de torture systématique. La plupart des exactions auraient été perpétrées par la police politique de Habré, la Direction de la Documentation et de la Sécurité (DDS), dont les directeurs ne rendaient des comptes qu’à Hissène Habré et appartenaient tous à sa propre ethnie, les Goranes.

Après la prise de pouvoir par Hissène Habré, le GUNT continuera sa lutte, mais en exil, avec l’appui de la Libye. En juin 1983, les forces du GUNT prennent Faya-Largeau dans l’extrême Nord du Tchad avec l’aide des troupes libyennes. Les forces libyennes occuperont le Nord du Tchad jusqu’à la contre-offensive des forces de Habré commencée en 1986 et qui se poursuivra jusqu’en mars 1987, date du début de la reconquête du Nord avec le soutien de l’armée française. Habré et Kadhafi concluront un cessez-le-feu en septembre 1987. Les relations diplomatiques entre le Tchad et la Libye seront rétablies en octobre 1988. Les Accords de Bagdad seront signés le mois suivant et scelleront la réconciliation, sous les auspices de l’Irak, entre Habré et Acheikh Ibn Oumar, ancien chef du GUNT.

Le 1er décembre 1990, après une année de rébellion, le Front Patriotique du Salut, force rebelle menée par le Président Idriss Déby, chasse Hissène Habré du pouvoir. Les portes des prisons de sont alors ouvertes et des centaines de prisonniers politiques qui étaient détenus dans différents centres de détention secrets de la capitale du Tchad ont été libérés.