Gambie : L’oreille de Banjul

14.11.2019 ( Modifié le : 15.11.2019 )
Silvia Lorenzi est psychothérapeute à Banjul, la capitale gambienne. Depuis trois ans, elle collabore avec TRIAL International pour apporter un soutien psychologique à trois victimes de l’ancien ministre de l’Intérieur, Ousman Sonko, poursuivi en Suisse pour crimes contre l’humanité. Portrait.
«D’habitude, les gens ont peur de parler d’affaires personnelles, car les histoires circulent vite et en quelques minutes, ton voisin sera au courant de tes moindres secrets.» © Silvia Lorenzi

Il y a quatre ans, elle débarquait à Banjul depuis son Italie natale. Ce projet, Silvia Lorenzi le caressait depuis longtemps avec son mari gambien dont elle porte aujourd’hui le patronyme : Jawneh. Mais avant de pouvoir réaliser son rêve africain, il a d’abord fallu qu’elle termine sa spécialisation en psychologie clinique. Puis qu’elle attende que leurs trois enfants soient prêts pour le voyage.

A son arrivée en Gambie, elle trouve un pays dans lequel la notion même de soutien psychologique est vague. Les gens en parlaient, se souvient-elle, sans réellement savoir ce dont il s’agissait. Un fossé, seulement partiellement comblé par la médecine, qui se contentait le plus souvent de solutions médicamenteuses pour soigner les troubles de l’âme. A sa connaissance, elle est toujours à l’heure actuelle la seule psychothérapeute de Gambie. Ses collègues psychologues se comptent littéralement sur les doigts d’une main, et ils ne sont pas actifs dans le domaine clinique, mais enseignent à l’université.

Créer une atmosphère de confiance

C’est donc dans un secteur tout à fait nouveau, vierge de toute concurrence, que Silvia Lorenzi ouvre son cabinet en 2015 à Banjul. Un salle calme, cachée de la rue derrière de hauts murs où le temps semble s’arrêter. Assez rapidement, elle commence à recevoir quelques personnes, d’abord expatriées. Puis progressivement, des Gambiens commencent à lui rendre visite, mais essentiellement de la capitale et de ses proches environs, et exclusivement des jeunes. Des premiers contacts plus simples qu’elle ne l’aurait imaginé, car son statut d’étrangère avait pour effet de délier les langues.

La Gambie est un petit pays et sa communauté est très resserrée. Ma position, en marge de celle-ci, a facilité les premiers contacts, raconte-t-elle pour expliquer la rapidité avec laquelle ses patients lui ont fait confiance. D’habitude, les gens ont peur de parler d’affaires personnelles, car les histoires circulent vite et en quelques minutes, ton voisin sera au courant de tes moindres secrets. Par ailleurs, les Gambiens ont aussi tendance à faire confiance plus facilement aux personnes blanches, analyse-t-elle. Pour contourner les problèmes de langues qui surgissent parfois, il arrive qu’une interprète assiste aux séances.

Un passé particulièrement lourd à porter

Parmi la quinzaine de patients qu’elle reçoit chaque semaine, trois ont un statut bien particulier à ses yeux. Il y a bientôt trois ans, TRIAL International l’a approchée pour qu’elle prenne en charge trois personnes que l’ONG soutenait. Des victimes de l’ère Yahya Jammeh, le dictateur qui a tenu la Gambie d’une main de fer de 1994 à 2016. Sous ce régime autoritaire, tortures, viols, exécutions extrajudiciaires et un nombre incalculable d’autres violations des droits humains ont eu lieu. Et les membres de l’appareil d’État sont nombreux à avoir été impliqués. C’est en récoltant les témoignages de victimes de l’un d’eux arrêté en Suisse, que les équipe de TRIAL se sont rendues compte du besoin d’un suivi psychologique. Pour les victimes, raconter ce qu’elles avaient vécu avait rouvert un traumatisme. Il leur fallait donc de l’aide, là où elles résident.

Depuis qu’elle les suit, Silvia Lorenzi a vu ses patientes traverser des hauts et des bas. Le processus de guérison pour des personnes qui ont vécu des événements aussi traumatisants est forcément un travail de longue haleine, glisse-t-elle. Et la vie qu’elles mènent aujourd’hui a aussi de fortes influences sur leur état psychologique. Certaines sont confrontées aujourd’hui à des problèmes financiers, ou ont du mal à retrouver une place dans la société.

Silvia Lorenzi fait tout ce qui est en son pouvoir pour les aider à réaliser, que malgré l’héritage de ces années sombres, elles ont pouvoir de prendre leur santé en main, de tirer un trait sur leur passé et d’aller de l’avant.