BURUNDI – ENTRETIEN AVEC BOB RUGURIKA

26.05.2016 ( Modifié le : 27.09.2016 )

Introduction

Bob Rugurika est le directeur de la Radio Publique Africaine (RPA), la radio indépendante la plus populaire au Burundi. Lors de son passage à Genève en ce mois de juin 2015, TRIAL a saisi l’opportunité pour faire le point avec lui sur la situation quant à la crise électorale et sécuritaire qui agite actuellement le Burundi, quant aux conditions de travail des représentants des médias et quant au bilan préoccupant en matière de droits humains.

TRIAL – Vous avez récemment quitté votre pays pour des raisons sécuritaires.

Pensez-vous pouvoir rentrer au pays dans les temps à venir ? Les conditions

seront-elles réunies pour travailler en sécurité dans un futur proche ?

Pourriez-vous également nous dire quels sont les risques majeurs

actuellement ?

Bob Rugurika – C’est en fait la troisième fois que je me retrouve dans l’obligation de

quitter mon pays suite à des menaces sécuritaires. Durant ma carrière de journaliste, et surtout de journaliste d’investigation, j’y ai été contraint à plusieurs reprises (en 2010 et 2012), mais toujours à titre temporaire jusqu’ici.

En 2010, j’ai dû fuir le pays suite aux enquêtes que j’ai menées sur l’assassinat de l’ancien vice-président de l’OLUCOME, une organisation anti-corruption. Les services de renseignements et la police ont appris que j’étais sur la piste des présumés auteurs qui se trouvaient vraisemblablement parmi les cadres de la police et des services de renseignement. J’ai été pourchassé et obligé de partir durant 3 mois, de septembre à décembre 2010. Les ambassades des Etats-Unis et de la Belgique à Bujumbura ont joué un rôle

fondamental pour permettre mon retour au pays.

En mars 2012, j’ai publié les premiers résultats d’une enquête impliquant l’ancien patron du service des renseignements, le général Adolphe Nshimirimana. Ceci m’a valu de nouvelles menaces et j’ai été contraint de quitter le pays en mars 2012 pour quelques mois encore. Je suis revenu en m’assurant de la protection du président de la République, Pierre Nkurunziza, dans une lettre ouverte où je lui parlais des menaces dont je faisais l’objet.

« L’absence de médias indépendants au Burundi est une véritable catastrophe humanitaire. »

Aujourd’hui, les menaces de mort se poursuivent, mais elles interviennent dans un contexte particulier marqué par une grave crise politico-sécuritaire qui a contraint plus d’une centaine de milliers de Burundais à prendre le chemin de l’exil. Une vingtaine de leaders de l’opposition sont en exil, ainsi qu’une quarantaine de journalistes et de membres de la société civile.

Pour ma part, je veux croire que cet exil des journalistes ne sera que temporaire. Nombreux sont les journalistes engagés au Burundi qui connaissent les risques du métier et n’entendent pas baisser les bras en dépit des intimidations que nous font subir les services de renseignements et la police. Même si nous sommes nombreux à avoir dû momentanément fuir, nous continuons malgré tout d’exercer notre métier depuis d’autres pays. Nous devons rester debout, prendre notre courage à deux mains et affronter ce défi. Il est aussi impératif que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir pour rentrer bientôt au Burundi.

Force est de constater que les autorités burundaises ont fermé la plupart des médias indépendants, en tout cas, les radios privées. Ils mènent une campagne très active et féroce contre les journalistes… Dans un tel contexte, quel rôle peuvent et doivent encore jouer les médias? Par ailleurs, quelles sont les conséquences de l’absence de médias indépendants pour le pays ?

Vous avez raison de dire que le pouvoir s’acharne à détruire les médias indépendants, considérés comme la voix la plus critique au niveau de la politique et de la gouvernance du régime en place. Cette férocité à l’égard des médias est un défi majeur pour la stabilité du pays. Aujourd’hui, il ne reste plus que la radio et la télévision d’Etat qui chantent les éloges du pouvoir et accompagnent le chef de l’Etat dans un processus électoral biaisé et honni par une large partie de la population et la communauté internationale.

Notre rôle de journaliste ne change pas, malgré la crise : il faut continuer à suivre l’actualité de notre pays, à documenter des enquêtes ou des cas de violations des droits humains. Des discussions sont également en cours pour évaluer comment exercer notre métier depuis l’étranger, toujours dans le respect de la déontologie des médias.

A mes yeux, l’absence de médias indépendants au Burundi est une véritable catastrophe humanitaire. La population burundaise est majoritairement de culture orale. Ceci la rend particulièrement vulnérable dans un contexte où il devient difficile de distinguer information, rumeur et propagande, d’autant plus s’il n’y a plus de pluralité de l’information ! Les explosions de grenades, le crépitement des armes sont fréquentes en ce moment, mais personne ne sait ce qui se passe réellement. Ce manque d’information fiable contribue à semer la terreur au sein d’une population civile démunie face à cette violence. Pour beaucoup, qu’il s’agisse de populations rurales ou urbaines, la seule solution est malheureusement de quitter le pays. Le manque d’information alimente aussi les inquiétudes de la communauté internationale. Il est plus qu’urgent de mettre en place des outils d’information valables !

« On nous rapporte de nombreuses arrestations d’opposants politiques et une recrudescence de cas d’exécutions  extrajudiciaires. »

Quels types de violations des droits humains êtes-vous à même de documenter ? Et d’après vos sources, de quel ordre sont ces violations?

Sur la question des sources, pour commencer : même si nous avons quitté le pays, nous sommes parvenus à rester en contact avec beaucoup d’informateurs, ce qui est crucial pour nous ! Ces sources nous rapportent que les pratiques du pouvoir n’ont pas changé et consistent à terroriser tous ceux et celles qui sont opposés au troisième mandat du président. On nous rapporte de nombreuses arrestations d’opposants politiques et, plus inquiétant encore, une recrudescence de cas d’exécutions extrajudiciaires commises en marge des manifestations.

On dénombre aussi des arrestations arbitraires, des détentions abusives et des cas de torture qui se déroulent en ce moment même dans les cachots du pays. Les preuves affluent aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux notamment. Même certains membres du parti au pouvoir attestent de ces crimes. Aujourd’hui, ce ne sont ni les preuves ni l’information qui manquent, mais plutôt les moyens pour diffuser et relayer ces informations, à l’intérieur du Burundi comme à l’international.

Beaucoup de personnes craignent que la crise et les violences qui lui sont associées prennent une connotation ethnique. Que répondez-vous à cela ?

Les Accords d’Arusha de 2000 ont mis fin à une décennie de guerres civiles et ont réussi le pari de souder le peuple burundais autour d’un idéal de réconciliation ethnique et de partage du pouvoir. Aujourd’hui, force est de constater que le pouvoir en place tente à nouveau de diviser pour mieux régner, en attisant ce brasier ethnique, dans un but purement électoraliste. Mais cette tentative se fait en vain car la population n’est pas dupe et sait fort bien que le pouvoir actuel est composé de Hutu et de Tutsi, qui n’ont eu de cesse de piller le pays et museler les opposants durant une décennie entière. La population sait aussi que les abus commis par le pouvoir se sont exercés tout azimut, tant sur des Hutu que des Tutsi, tous issus de l’opposition.

Il ne s’agit en réalité pas d’un conflit ethnique mais d’une clique qui – après une décennie caractérisée par des violations graves des droits humains, des scandales financiers et des affaires de corruption à large échelle – tente de se maintenir au pouvoir coûte que coûte, quitte à terroriser sa population (toute origine confondue) et d’ethniciser un conflit qui ne l’est pas.

Les manifestations contre le troisième mandat ont jusqu’ici été pacifiques, pourtant le journal Iwacu rapportait il y a quelques jours que l’un des chefs des Imbonerakure avait été tué par des inconnus. Y-a-t-il un risque de voir l’opposition basculer dans la violence ?

Ce n’est plus un risque, mais une situation de fait et la conséquence de la politique du gouvernement Nkurunziza. L’opposition politique et la société civile ont essayé de manifester pacifiquement, mais elles ont été confrontées à une répression complètement disproportionnée. La police et les milices Imbonerakure à la solde du pouvoir ont tué plus de 80 personnes à balles réelles en abattant parfois les civils de dos, alors que ceux-ci fuyaient. Cette violence d’Etat a ouvert la voie à d’autres moyens d’action et à l’usage de la violence, par l’opposition également. Je pense que celle-ci n’hésitera pas à faire recours à la résistance armée, dans un contexte où la diplomatie révèle ses failles ainsi que ses limites.

Que pensez-vous des initiatives, comme celle lancée par l’Union Africaine, qui visent à déployer des « experts militaires » et des « observateurs des droits humains » ?

Je pense que c’est une très bonne initiative, mais qui a été principalement inspirée par la préoccupation face à la recrudescence de la violence au Burundi. L’Union Africaine s’est sentie interpellée et a décidé de déployer des experts militaires et des observateurs en matière de droits humains dans le but d’empêcher que les choses ne dégénèrent davantage. Je pense que c’est une bonne chose, mais il reste à voir comment va se concrétiser cette décision, car apparemment le gouvernement du Burundi semble un peu réticent face à l’offre de l’Union Africaine.

« Il appartient à la communauté internationale de mettre en place des mécanismes de sanctions contre les responsables de violations. »

De nombreuses exactions sont actuellement commises au Burundi. Dans un contexte où les institutions et la justice ne fonctionnent pas comme elles le devraient et où les violations des droits humains restent impunies, quel espace voyez-vous pour la lutte contre l’impunité ? Cette question peut-elle encore être abordée dans ce contexte ?

Il revient habituellement aux Etats de mettre en place des mécanismes de sanctions pour les violations des droits humains commises sur leur sol. Toutefois, lorsque cette violence est le fait de l’Etat et de ses représentants, la communauté internationale est interpellée afin de faire pression, puis de sanctionner cette violence. C’est le cas de figure du Burundi actuellement, où le pouvoir se rend coupable de violations importantes. Il appartient donc à la communauté internationale de mettre en place des mécanismes de sanctions contre les responsables de ces violations.

La communauté internationale – par l’entremise de l’Union Européenne – a par exemple entamé plusieurs démarches. Elle a tout d’abord exprimé sa profonde préoccupation face au bilan désastreux en matière de droits humains au Burundi, mais ceci est resté sans effet. Elle a également demandé au gouvernement d’initier des poursuites contre les auteurs, mais soyons clairs : rien ne changera de ce côté là non plus. J’ose donc espérer que la communauté internationale prendra conscience de ces écueils diplomatiques et mettra en oeuvre d’autres pistes, du côté de la justice internationale cette fois. Des parlementaires européens ont récemment saisi la présidente de la Cour pénale internationale afin qu’elle ouvre une enquête sur les crimes commis au Burundi… Ceci pourrait être une piste intéressante, mais il existe aussi d’autres mécanismes de justice à explorer !

 

 

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