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Abdennacer Naït-Liman : des geôles de Ben Ali à la Cour européenne des droits de l’homme

13.06.2017

Abdennacer Naït-Liman a vécu l’enfer des prisons tunisiennes. Ses tortionnaires n’ont jamais été condamnés. Le 14 juin, TRIAL International défendra son cas devant la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Une jeunesse militante

Abdennacer Naït-Liman: « Je suis né l’été 1957 à Jendouba, une ville au nord-ouest de la Tunisie, le cadet de huit enfants. Je me suis engagé en politique alors que j’avais 25 ans. Les années 1980 ont été marquées par une opposition croissante au régime du président Bourguiba. Le mouvement islamique d’opposition (ndlr : aujourd’hui le parti Ennahdha) défendait alors le respect de la dignité, de la liberté d’expression et des droits fondamentaux. Des valeurs qui parlaient au jeune homme que j’étais.

Avec le coup d’état de Ben Ali en 1987, la situation a changé. Surveillance, arrestations arbitraires et tortures sont devenues monnaie courante. Je ne me sentais plus en sécurité. »

Place Garibaldi

« Alors que la répression s’intensifiait, je suis parti quelque temps en Italie. J’ai poursuivi mon engagement à distance, au travers d’une association de défense des droits humains.

L’une de nos plus belles réussites fut une campagne pour dénoncer les graves violations des droits humains par les agents de sécurités en Tunisie. Des affiches sur la place Garibaldi de Parme montrait, de manière assez crue, les victimes de torture tunisiennes. C’était alors la grande époque du tourisme italien en Tunisie et suite à cette campagne, de nombreuses personnes ont annulé leur voyage. Nous avions fait mouche et cela a déplu ! »

Le jour où ma vie a basculé

« Peu après, j’ai appris que la police italienne me recherchait. Je me suis alors spontanément présenté à la gendarmerie. C’était le 22 avril 1992. Ce jour-là, ma vie a basculé.

C’est le service de la sécurité d’Etat qui a traité mon dossier. Ils m’ont demandé de les suivre, m’ont confisqué mes papiers d’identité et m’ont enfermé dans une pièce, sans m’expliquer de quoi il en retournait. J’étais très inquiet, d’autant que je ne pouvais avertir ma femme, enceinte de 6 mois. Quelques jours plus tard, les policiers italiens m’ont conduit à bord d’un avion pour Tunis où ils m’ont remis aux mains de la police tunisienne en leur disant ‘voici votre marchandise’. »

La « salle des opérations »

« Au ministère de l’Intérieur de Tunis, la valse des interrogatoires a commencé : une dizaine de personnes m’ont interrogé, puis j’ai été conduit à « la salle des opérations ». C’était une petite pièce dont les murs étaient couverts de sang. Des morceaux de chair collaient aux murs ici ou là.  Il y avait deux tables, un baquet d’eau, une poulie et deux bâtons qui ressemblaient à des battes de base-ball. Je me souviens du froid et de la peur qui m’ont envahi.

J’ai dû me déshabiller. On m’a ligoté et attaché en position du « poulet rôti » (ndlr : une posture recroquevillée et suspendue, fréquemment employée par les tortionnaires). Les douleurs que j’ai ressenties étaient inhumaines. Les coups de battes et de câbles électriques pleuvaient sur mon corps. Je ne savais pas qu’on pouvait ressentir tant de douleurs.

40 jours durant, j’ai été torturé, matin et soir. Mon corps n’était que souffrance au point d’avoir failli perdre à tout jamais l’usage d’une main et d’un pied. Les souffrances n’étaient pas que physiques : ils ont tenté de briser mon âme aussi, par les menaces, l’isolement, les simulacres d’exécution.»

Survivre

« L’amour pour mes proches, la foi et la solidarité entre détenus m’ont permis de survivre. Je pensais tous les jours à ma femme enceinte et à mes parents, je récitais le Coran, je m’accrochais à chaque bribe d’humanité et de dignité.

A l’extérieur, mes proches ont soulevé des montagnes pour me retrouver. Amnesty International s’est mobilisée et a fait pression pour qu’on retrouve ma trace. Les autorités ont fini par m’octroyer la liberté provisoire en juin 1992 après avoir obtenu des « aveux » sous la torture. J’avais l’interdiction de quitter le territoire jusqu’au jugement.

En novembre 1992, la Cour d’appel m’a condamné à 18 mois de prison ferme. Je savais ce que l’emprisonnement voulait dire : j’avais failli y rester durant 40 jours de détention. Dix-huit mois, je n’en sortirai pas vivant. J’ai choisi de fuir. »

L’exil

« Il a fallu échapper à la surveillance des mouchards du régime pour sortir du quartier. Puis les longs mois d’errance ont commencé. 150 km en taxi jusqu’à Tunis, puis 550 km en train et enfin un second taxi, jusqu’à la frontière libyenne. Ma femme et nos deux enfants en bas âge m’ont rejoint à Tripoli. De là, nous avons gagné la Turquie puis la Suisse, où nous sommes entrés en juin 1993 et avons déposé notre demande d’asile.

Les premières années en Suisse ont été très dures pour ma femme et moi, mais le soutien de nombreuses personnes nous ont aidé à voir le bout du tunnel. En 1995, avons obtenu le statut de réfugié. Cela fait maintenant plus de vingt ans que nous vivons à Versoix (canton de Genève) où nous avons trouvé une forme de quiétude. »

Retrouver sa dignité

« A Genève, j’ai créé une association de soutien aux victimes tunisiennes de torture. En 2001, j’ai déposé une première plainte pénale contre l’ancien ministre qui avait ordonné mes tortures. Cette plainte a été un acte fondateur pour retrouver ma dignité. J’ai su qu’il me fallait poursuivre ma quête de justice par toutes les voies légales possibles.

Plainte au civil, recours au Tribunal fédéral, puis à la Cour européenne des droits de l’homme. Je m’étais préparé à ce que la route soit longue, mais pas à ce point. La justice a jusqu’à présent estimé qu’il n’appartenait pas à la Suisse de statuer sur mon cas, les tortures ayant été commises dans un pays tiers. Mais où donc puis-je obtenir justice si ce n’est dans le pays qui m’a accueilli comme réfugié justement en raison des tortures subies ? La Suisse m’a reconnu comme victime, mais m’a nié le droit de n’être pas qu’une victime. »

La fin du chemin

« Mercredi 14 juin 2017, ma quête de justice arrivera à son étape ultime, après 15 ans de combat. Mon cas sera soumis aux 17 juges de la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme.

Leur décision aura bien sûr un fort impact sur moi, mais aussi sur d’autres victimes de torture sur le sol européen qui pourront légitimement requérir justice depuis le pays où elles ont obtenu l’asile. Ce combat a aussi pris une portée plus large que celle de ma propre histoire. Plusieurs centaines de prisonniers politiques sont morts dans les geôles de Ben Ali.

La nouvelle génération de militants en Tunisie dispose d’outils que nous n’avions pas il y a vingt ans. Grâce au web et aux réseaux sociaux, elle peut faire circuler l’information et dénoncer les exactions bien plus que nous ne pouvions le faire. Je les encourage à en faire bon usage et à combattre la violence avec les armes de la justice, de la liberté et du respect d’autrui. A mes enfants aussi, j’ai souhaité transmettre le goût de la justice plutôt que de la vengeance. »

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