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« Aider ceux qui ne peuvent pas s’aider eux-mêmes »

30.03.2017 ( Modifié le : 20.04.2018 )

Depuis 2012, Adrijana Hanušić Bećirović travaille pour TRIAL à Sarajevo. Elle partage la fierté et les défis de travailler avec les survivants de la guerre

 

TRIAL: Vous êtes une conseillère juridique principale pour TRIAL en Bosnie-Herzégovine. Comment et quand avez-vous commencé à travailler avec des victimes de guerre ?

Adrijana Hanušić Bećirović: En 2011, j’étais avocate des droits humains en Bosnie-Herzégovine lorsque le TRIAL m’a contacté. Ils avaient besoin d’un consultant pour travailler sur une affaire : la disparition forcée de dizaines d’individus près de Prijedor pendant la guerre. Même si j’avais déjà de l’expérience dans le domaine des droits humains, j’ai été choquée par l’ampleur sans précédent des abus auxquels je faisais face.

Si dans cette première affaire je n’avais pas de contacts directs avec les victimes, documenter les histoires tragiques de chacune des victimes – 50 familles au total – s’est révélé éprouvant. Les premiers jours, cela m’a tenue éveillée la nuit.

 

Vous rappelez-vous la première fois que vous avez rencontré une victime en personne ?

J’ai rencontré des victimes de crimes de guerre durant et après la guerre, parce que, malheureusement, de nombreux citoyens de Bosnie-Herzégovine ont souffert d’une manière ou d’une autre. Toutefois, mon travail auprès des survivants a réellement commencé quand j’ai rencontré une dame victime de violences sexuelles. J’étais encore inexpérimentée, et m’inquiétais que le simple fait de parler de son expérience pourrait lui être douloureux. Il s’agit en fait d’un écueil courant lorsque l’on débute un tel travail avec des victimes : être extrêmement prudent, et supposer qu’elles sont toutes psychologiquement vulnérables.

Au fil des ans, je suis parvenue à la conclusion qu’il était impossible de faire des généralisations sur les survivants de guerre. En effet, certains sont fragiles, mais d’autres sont simplement contents ou soulagés que quelqu’un soit finalement attentif à leur histoire. Beaucoup de facteurs entrent en jeu : leurs antécédents, s’ils ont obtenu un accompagnement psychologique ou le soutien de leur famille, etc. Mais en fin de compte, on ne peut jamais deviner de quelle façon un survivant se comportera. Il faut simplement éviter de préjuger de ses réactions ou pensées. Comme avec tout le monde, vous devez passer du temps avec la personne avant de la connaître.

 

Sachant que chaque survivant réagit différemment, comment approchez-vous les victimes que vous rencontrez pour la première fois ?

La clé est de donner à la victime suffisamment d’espace. Après un premier contact par téléphone, je suggère une rencontre dans un lieu où ils se sentent à l’aise. Certains préfèrent être chez eux, dans un endroit sûr et familier. D’autres préfèreront au contraire ne pas être entourés de leur famille lorsqu’ils décrivent leurs souffrances vécues. Dans ce cas, nous nous rencontrons souvent dans un café tranquille. Au cours de la conversation, je laisse la victime prendre l’initiative. Elle peut me dire autant ou aussi peu de chose qu’elle veut, et dans l’ordre qu’elle souhaite. Selon leur réaction, je me permets de poser des questions plus pointues. Ce qui m’aide, c’est approcher mes interlocuteurs sans préconceptions, cela me permet de m’adapter au mieux à leur rythme.

Au cours de la conversation, je laisse la victime prendre l’initiative. Elle peut me dire autant ou aussi peu de chose qu’elle veut, et dans l’ordre qu’elle souhaite. Selon leur réaction, je me permets de poser des questions plus pointues. Ce qui m’aide, c’est approcher mes interlocuteurs sans préconceptions, cela me permet de m’adapter au mieux à leur rythme.

 

Adoptez-vous une approche différente avec les familles des victimes, en particulier concernant les victimes de disparations forcées ?

Les familles sont généralement reconnaissantes que nous manifestions toujours un intérêt et que nous n’abandonnions pas leur dossier. Beaucoup d’entre elles se sentent oubliées par les autorités et se débattent seules avec leur souffrance. Un lien de gratitude nous unit, même pour les petits gestes d’attention : Par exemple, lorsque nous parlons avec elles seulement 5 minutes au téléphone. Je suis sans cesse impressionnée par leur résilience et leur gentillesse, en dépit des souffrances qu’elles ont et qu’elles continuent d’endurer.

 

Pouvez-vous nous parler d’une victoire importante pour votre programme ?

Dans le cadre de procédures pénales, parallèlement à la punition de l’auteur, nous avons pendant des années sensibilisé à la nécessité d’accorder une indemnisation aux survivants. Bien que la loi prévoie cette possibilité, elle n’avait auparavant jamais été appliquée. Un verdict passé a même conclu qu’une victime de violence sexuelle, en renonçant à une indemnisation, devenait plus crédible !

En juin 2015, après des années d’efforts, un verdict a accordé pour la première fois une indemnisation aux victimes de violences sexuelles. Dès lors, cette pratique est devenue courante – dorénavant, le parquet et le tribunal travaillent sur les demandes d’indemnisation à chaque fois qu’un survivant de violence sexuelle est impliqué. Nous avons assisté à un changement total des perceptions.

C’est ce dont je suis vraiment fière dans mon travail : nous améliorons concrètement la vie des gens. Je n’étais qu’un enfant quand la guerre a éclaté en Bosnie-Herzégovine, et je me souviens m’être sentie impuissante face à toutes ces souffrances. Aujourd’hui, en tant que conseiller juridique de TRIAL, je suis capable d’aider ceux qui ne peuvent pas s’aider eux-mêmes.

 

Est-ce pour cette raison que vous avez choisi de faire ce travail ?

Oui, absolument. À la fin de mes études, j’étais partagée sur la question de savoir s’il fallait que je me consacre aux crimes de guerre ou à d’autres questions juridiques plus actuelles. Au début, j’ai décidé de me concentrer sur l’avenir de mon pays, pas sur son passé. Mais j’ai toujours fini par travailler avec des survivants de la guerre : sans justice, on ne peut pas tourner la page. Pour certains, vingt ans depuis la fin de la guerre peuvent paraitre long, mais pour les victimes, c’est encore hier. Leurs blessures sont toujours aussi profondes, et il est de notre devoir de rester à l’écoute de leurs droits et de leurs besoins.

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