Appelons un chat un chat: pourquoi le rejet du terme « génocide » n’est pas uniquement un débat juridique

08.12.2016

Un op-ed d'Adisa Fisic

Alors que la Convention contre le génocide fête son 68e anniversaire, la Bosnie-Herzégovine peine à faire face à sa propre histoire.

En tant qu’individu vivant dans une société post-conflit, je me suis toujours demandé comment quelqu’un pouvait vouloir détruire un groupe entier de personnes pour la simple raison qu’elles appartiennent à une autre ethnie ou religion. Et comment est-il possible qu’au XXe siècle nous n’avons pas pu éviter des massacres de masse comme ceux perpétrés dans les Balkans ?

En quoi le génocide est-il un crime différent des autres ?

En raison de ses terribles caractéristiques, le génocide est souvent décrit comme la plus grave des violations du droit international, « le crime des crimes ». La Convention pour la prévention et de répression du génocide (1948) qualifie le génocide comme un crime « commis dans l’intention de détruire, totalement ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. »

 Ce qui distingue le génocide d’autres crimes est l’existence d’une intention génocidaire. Il faut prouver que les crimes en question (assassinats, dommages physiques et mentaux, contrôle des naissances dans le groupe visé, etc.) ont été commis avec pour but final la destruction, totale ou en partie, d’un groupe spécifique. L’intention génocidaire étant difficile à prouver dans les procédures judiciaires, les condamnations pour génocide sont relativement rares.

Le génocide est aussi un concept extrêmement connoté moralement. Jusqu’à aujourd’hui, le mentionner déchaîne le discours public dans les Balkans. Une affaire comportant des charges de génocide sera largement couverte par les médias et les experts passeront l’affaire au crible pour évaluer l’impact du verdict sur le processus de réconciliation.

Les divisions ethniques restent bien vivantes en Bosnie aujourd’hui

 Le génocide de Srebrenica est considéré comme le pire massacre commis en Europe depuis la Shoah. Malgré cela, l’ignorance et le déni de cet épisode (où 8 000 hommes et garçons ont été massacrés) sont toujours très vivaces dans les Balkans. Il n’est pas rare que des personnalités politiques serbes et de la Republika Srpska clament que les crimes de Srebrenica n’étaient pas un génocide et rejettent ce qualificatif.

Par exemple, en 2007, la Cour internationale de justice a jugé que la Serbie avait violé la Convention contre le génocide en n’empêchant pas les massacres de Srebrenica. C’était la première fois qu’un Etat était reconnu d’une telle violation de la Convention. Malgré cela, 3 ans plus tard, le parlement serbe a adopté une résolution condamnant les événements de Srebrenica, mais sans le qualifier de génocide.

Refuser d’employer ce terme n’est pas seulement une distinction juridique. Malheureusement, cette approche reflète le manque de compréhension et de consensus sur les guerres en ex-Yougoslavie. Ainsi, l’instrumentalisation politique des faits est encore aujourd’hui monnaie courante.  Même des faits établis par les cours internationales sont rejetés comme de la propagande, et des criminels reconnus sont encensés comme des héros nationaux.

Ces divisions sont visibles, et accentuées, dans le système éducatif. Certaines écoles adoptent encore la politique de « deux écoles sous un même toit » : les différents groupes ethniques étudient dans des classes différentes avec des méthodes et des manuels différents. Sans la possibilité d’interagir et de se découvrir pour mieux se comprendre, comment les générations futures pourraient-elles dépasser ces divisions qui ont provoqué la guerre ?

Je suis profondément inquiète que des enfants nés après la guerre grandiront avec une compréhension totalement différente de l’histoire récente. L’humanité a complètement échoué à prévenir les génocides dans les années 1990. Mais il n’est pas encore trop tard pour que les futures générations réussissent ce pari.

Adisa Fisic, Conseillère juridique
@AdisaFisic