Gambie: trois femmes accusent l’ex-président de violences sexuelles

26.06.2019 ( Modifié le : 11.07.2019 )

Yahya Jammeh aurait contraint des jeunes femmes d’avoir des relations sexuelles avec lui. Certaines d’entre elles touchaient un salaire de l’Etat et travaillaient au palais présidentiel comme «protocol girls». Elles témoignent aujourd’hui contre l’ancien président.

Le palais présidentiel (State House) à Banjul. © DR

Trois femmes accusent l’ancien président de la Gambie, Yahya Jammeh, de viol et d’agression sexuelle alors qu’il était au pouvoir, révèlent aujourd’hui Human Rights Watch et TRIAL International. Selon les témoignages d’anciens responsables du régime gambien, il ne s’agissait pas d’une pratique isolée. Des membres de l’entourage du président faisaient régulièrement pression sur des femmes pour qu’elles rendent visite au chef de l’État ou travaillent pour lui. Ce dernier se livrait par la suite à des abus sexuels sur la plupart d’entre elles. Les trois femmes accusent l’ancien chef d’État et ses collaborateurs d’avoir recouru à la coercition, à la tromperie et la violence ainsi qu’à des représailles lorsque des femmes refusaient ses avances.

«Yahya Jammeh a piégé et terrorisé de nombreuses femmes gambiennes, les traitant comme ses choses», a déclaré Reed Brody, conseiller juridique à Human Rights Watch. «Mais le viol et l’agression sexuelle sont des crimes, et Jammeh n’est pas au-dessus des lois.»

 

DES TÉMOIGNAGES DE PREMIÈRE MAIN

Human Rights Watch et TRIAL International ont recueilli les témoignages de trois femmes qui accusent Jammeh de viol et d’agression sexuelle, ainsi que ceux d’une quatrième qui affirme que des collaborateurs de l’ex-président l’ont emmenée dans un hôtel, apparemment dans le but d’abuser d’elle sexuellement. Les deux ONG ont également interrogé huit anciens représentants du gouvernement gambien et plusieurs autres témoins. Parmi les anciens fonctionnaires qui disent avoir eu directement connaissance des événements, figurent deux hommes ayant travaillé pour le service du protocole à la State House (palais présidentiel), quatre agents du service de protection rapprochée de Yahya Jammeh ou de la State House, ainsi qu’un ancien haut responsable de l’agence nationale de renseignements. Ces personnes, de même que deux femmes témoins, ont souhaité garder l’anonymat. Fatou Jallow (également connue sous le nom de Toufah Jallow), qui accuse Jammeh de l’avoir violée en 2015, a au contraire demandé que son nom soit révélé, souhaitant s’exprimer publiquement.

 

PAYÉES EN ÉCHANGE DE RAPPORTS SEXUELS

Les personnes interrogées ont émis des accusations détaillées contre l’ex-président, affirmant qu’il forçait ou contraignait de jeunes femmes à avoir des relations sexuelles avec lui. Certaines touchaient un salaire de l’Etat et travaillaient à la State House comme «protocol girls». D’anciens responsables ont rapporté que Jammeh et ses subordonnés donnaient de l’argent et des cadeaux à ces femmes, leur promettant des bourses d’études et d’autres privilèges – de fortes incitations matérielles dans l’un des pays les plus pauvres du monde. D’après les témoins, les résidences du président ont été le théâtre de relations sexuelles tant consenties que non consenties.

 

UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Les témoignages des trois femmes et de plusieurs responsables ont identifié Jimbee Jammeh, une cousine du président, comme la personne chargée de superviser les «protocol girls» et de lui amener de nouvelles femmes. Les trois femmes ont décrit un procédé similaire : elle se liait d’amitié avec elles, les appelait, puis chacune a été conduite à la State House et présentée à Jammeh. Dans les trois cas, Jimbee est restée avec les filles dans la chambre du président, avant de les laisser seuls. Jimbee Jammeh se trouve actuellement en Guinée équatoriale avec Yahya Jammeh.

 

UNE ACCUMULATION DE CHARGES CONTRE L’EX-PRÉSIDENT

L’exploitation sexuelle de femmes par Yahya Jammeh était connue parmi ses proches. Cinq anciens responsables ont déclaré qu’il leur avait ordonné, ainsi qu’à d’autres, d’obtenir les numéros de téléphone des femmes qu’il repérait. Ils rapportent aussi qu’ils voyaient par la suite certaines de ces femmes quitter les appartements présidentiels avec de l’argent. Des collaborateurs de Jammeh ont témoigné que ce dernier avait également des relations sexuelles avec des militaires chargées de sa protection rapprochée ainsi qu’avec d’autres fonctionnaires à son service.

La régime de Jammeh a été caractérisé par des abus généralisés, notamment des disparitions forcées, des exécutions sommaires, des violences sexuelles, des tortures et des détentions arbitraires. En tant que Président, Jammeh campait officiellement un personnage pieux, prêchant, sermonnant et prétendant pouvoir traîter le VIH et guérir les malades. En mars 2019, une commission officielle gambienne ainsi que l’Organized Crime and Corruption Reporting Project, une plateforme de journalisme d’investigation, ont accusé Jammeh d’avoir soutiré près d’un milliard de dollars US des caisses de l’État.

Yahya Jammeh se trouve actuellement en Guinée équatoriale, où il a trouvé refuge après avoir perdu l’élection présidentielle de 2016, remportée par Adama Barrow. La Commission vérité, réconciliation et réparations gambienne (Truth, Reconciliation and Reparations Commission, TRRC) est en train de constituer des dossiers sur les violations des droits humains, y compris des cas de violence sexuelle, commises au cours des 22 années du règne de Jammeh. Human Rights Watch et TRIAL International appellent la TRRC et le gouvernement gambien à veiller à ce que les accusations de violences sexuelles et de viols commis par Jammeh ainsi que d’autres anciens hauts responsables fassent l’objet d’enquêtes approfondies et que, si elles sont avérées, les auteurs soient traduits en justice.

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