L’Initiative mondiale contre l’impunité (GIAI)*, y compris la FIDH, la CCPI, REDRESS, TRIAL et WIGJ, condamne le retrait annoncé du Burkina Faso, du Mali et du Niger du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI). Cette décision constitue un recul majeur qui affaiblit des décennies de leadership africain dans la lutte mondiale contre l’impunité. Elle fragilise non seulement la CPI, mais aussi le projet global de justice internationale, à un moment où l’unité est plus que jamais nécessaire.
©Vue de la Cour pénale internationale à La Haye (Pays-Bas) -OSeveno / Creative Commons BY-SA 4.0

 

Ce retrait ne peut pas être effectif immédiatement

Le 22 septembre, les trois États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Burkina Faso, Mali et Niger – ont annoncé leur retrait de la CPI « avec effet immédiat ». Cependant, en vertu de l’article 127 du Statut de Rome, un État doit adresser une notification écrite au Secrétaire général des Nations unies pour se retirer du Statut de Rome, et le retrait ne prend effet qu’un an après cette notification. D’ici là, les États du Sahel restent pleinement liés par les obligations qui leur incombent en vertu du Statut de Rome, y compris l’obligation de coopérer avec la Cour. Le retrait n’a pas d’incidence sur les procédures déjà engagées concernant les crimes commis avant la prise d’effet de leur retrait.Actuellement, des affaires liées à la situation au Mali, renvoyée à la Cour par le gouvernement malien en juillet 2012, sont en cours devant la CPI. Le processus de réparations dans l’affaire Al Mahdi est dans sa phase finale. Al Mahdi a été condamné le 27 septembre 2016 pour avoir dirigé intentionnellement des attaques contre des bâtiments religieux et historiques à Tombouctou. Par ailleurs, la Cour devrait rendre dans les prochains mois sa décision sur les réparations dans l’affaire Al Hassan, suite à sa condamnation du 26 juin 2024 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité également commis à Tombouctou. Un mandat d’arrêt reste également en vigueur contre Iyad Ag Ghaly, chef présumé d’Ansar Dine (un mouvement djihadiste actif au Mali).

 

Du leadership au retrait : les victimes laissées pour compte

Les États africains ont joué un rôle essentiel dans la création de la Cour en 1998, ratifiant massivement le Statut de Rome et renvoyant même certaines situations nationales à la juridiction de la Cour. Cet engagement a offert aux victimes des crimes les plus graves un allié international vital lorsque la justice n’était pas possible au niveau national. Le retrait annoncé vient à l’encontre de ce passé de leadership, laissant les victimes avec des moyens réduits pour obtenir justice.

Cette décision fait suite au départ des trois États en janvier 2025 de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) – une autre institution qu’ils avaient contribué à façonner et qui a établi un solide bilan en matière de droits humains à travers sa Cour de Justice. Ces retraits constituent une régression en matière de lutte contre l’impunité, laissent les victimes sans recours, affaiblissent les protections des droits humains et accentuent l’isolement à un moment où la coopération régionale et internationale est essentielle, notamment dans ces pays en prise avec des atrocités liées au terrorisme.

« La décision de se retirer de la CPI fragilise la situation des victimes, pour lesquelles la Cour représente souvent le dernier espoir d’obtenir justice. Après leur retrait de la CEDEAO, la perte de la protection de la CPI laisse les victimes au Burkina Faso, au Mali et au Niger sans recours pour les violations des droits humains les plus graves qu’elles continuent de subir », a déclaré Drissa Traoré, Secrétaire Général de la FIDH. « Dans ces pays qui subissent une crise multidimensionnelle, les juridictions nationales ne sont toujours pas en mesure de fournir justice et réparations aux victimes, en raison d’un manque de volonté politique et d’une incapacité à enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. »

 

Un coup porté à une justice internationale vulnérable

Le retrait annoncé du Burkina Faso, du Mali et du Niger intervient alors que la justice internationale subit des pressions croissantes. Plus tôt cette année, la Hongrie a également annoncé son intention de quitter le Statut de Rome, une décision largement critiquée comme sapant la lutte contre l’impunité au niveau mondial.

Si par le passé, la CPI a été critiquée pour la sélectivité des affaires ouvertes et son attention portée à l’Afrique jugée excessive, la Cour a progressivement travaillé à renforcer l’universalité de son mandat, élargissant son champ d’action bien au-delà du continent africain, avec des enquêtes et affaires en cours en Afghanistan, Bangladesh/Myanmar, Palestine, Ukraine, Venezuela, Libye et aux Philippines. Les récentes arrestations de suspects libyens et de l’ancien président Rodrigo Duterte montrent qu’aucune région ni aucun haut responsable n’est à l’abri de la justice. Cette universalité renforce la légitimité de la Cour, mais la rend aussi plus vulnérable aux attaques politiques.

« Les États parties doivent faire preuve de résilience et réaffirmer leur engagement envers la Cour, la lutte contre l’impunité et les droits des victimes dans le monde entier », a souligné Alix Vuillemain, Directrice Exécutive de Women’s Initiatives for Gender Justice (WIGJ). « À un moment où la Cour fait face à des attaques croissantes, les États doivent avancer vers l’universalité, non se replier. Se détourner maintenant ne fait que renforcer l’impunité. »

 

Le rôle des États pour sauver les normes internationales

Le rôle de la CPI dans le cadre de la justice internationale est significatif. Elle ne remplace pas mais complète les mécanismes existants tels que les processus de recherche de la vérité et les initiatives de justice transitionnelle, essentiels à une paix durable. Le Statut de Rome consacre des principes clés qui fondent la justice internationale : pas d’immunité pour les chefs d’État, complémentarité avec les juridictions nationales et droits des victimes à participer aux processus judiciaires et à demander réparation. Le retrait du Statut risque d’affaiblir ces protections au niveau national et de compromettre des décennies de progrès dans l’élaboration de normes mondiales contre l’impunité.

La GIAI exhorte tous les États parties à la CPI à réaffirmer leur engagement envers le Statut de Rome. A l’heure où les victimes en Afrique et dans le monde font face à une escalade de violence, il est essentiel de préserver la CPI comme juridiction de dernier recours.

 

*L’Initiative mondiale contre l’impunité (GIAI) est un consortium constitué de huit ONG internationales et de la Coalition pour la CPI, cofinancée par l’Union européenne. Elle a pour vocation de contribuer à la lutte contre l’impunité en soutenant une approche holistique, intégrée et inclusive de la justice et de l’établissement des responsabilités pour les auteur·es des graves violations des droits humains et de crimes internationaux. Cette déclaration ne reflète pas nécessairement la position de chacune de ses organisations membres.

 

Des sources fiables indiquent que les États-Unis envisagent de sanctionner la Cour Pénale Internationale (CPI) en tant qu’institution dans les semaines à venir. Ces meances de sanctions font suite à une série de désignations visant le Procureur de la CPI, des procureurs adjoints et juges de la Cour, des ONG palestiniennes, ainsi que la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de l’Homme dans les territoires palestiniens occupés. Les États, la société civile, les universitaires, les journalistes et tous ceux qui sont engagés en faveur de la justice internationale et de l’État de droit doivent se mobiliser et faire tout leur possible pour défendre la Cour et les organisations qui soutiennent son travail.

© La Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, Pays-Bas, 23 juillet 2024 », Tony Webster, licence CC BY-2.0, via Wikimedia Commons.

La société civile du monde entier appelle de toute urgence les États parties au Statut de Rome à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher que des sanctions soient imposées par les États-Unis contre la CPI, une institution judiciaire indépendante chargée de lutter contre l’impunité pour les crimes internationaux les plus graves. Des sanctions prises unilatéralement par un État non partie contre la CPI constituent une attaque frontale contre cette Cour internationale soutenue par 125 États parties, et sur laquelle la communauté internationale dépend afin d’assurer la justice pour les crimes les plus graves. De telles sanctions priveraient d’innombrables victimes de recours. Elles entraveraient leur dernier espoir de justice, en instrumentalisant le système financier mondial pour étouffer le travail de la Cour. Elles renforceraient aussi un système de normes à deux vitesses, où le pouvoir et la politique déterminent quels survivants et survivantes méritent d’accéder à la justice.

Sanctionner la CPI marquerait un tournant dangereux dans l’histoire de la justice internationale, en transformant un système conçu pour tenir les plus hauts responsables de crimes de masse, en un système qui les protège. Cela revient à renoncer aux progrès durement acquis et de retourner vers un monde où la force prime sur le droit. Le système de justice internationale actuel, construit sur plusieurs décennies, pourrait s’effondrer sous cette pression extérieure qui vise à influencer indûment le cours de la justice. C’est une attaque totale contre l’État de droit, avec des conséquences dévastatrices pour la justice partout dans le monde : si la CPI peut être manipulée par la coercition financière, aucune cour ni mécanisme judiciaire n’est à l’abri, dans aucun pays ou région du monde.

Sanctionner la CPI en tant qu’institution pourrait l’empêcher de fonctionner, y compris en bloquant son accès aux financements des banques et des États, et en interdisant l’accès aux services essentiels à son fonctionnement. Le contrôle exercé par les États-Unis sur le système financier mondial garantit qu’une simple menace de sanctions a un impact dramatique, car partout dans le monde, les banques, assureurs et prestataires non américains tendent à se conformer de manière excessive aux décisions de sanctions, par crainte d’être eux-mêmes sanctionnés, bloquant même les transactions les plus banales. Sans fonds, la Cour risque de ne pas pouvoir maintenir ses opérations, payer son personnel, protéger ses données, garantir la sécurité des témoins, apporter l’aide juridictionnelle aux victimes et aux accusés, encore moins délivrer des réparations aux victimes de crimes internationaux. Ces sanctions menacent le fonctionnement même de la Cour, notamment la détention de suspects. Les avancées durement acquises, comme l’arrestation et la remise de l’ancien président des Philippines Rodrigo Duterte, ou encore l’arrestation en Allemagne du suspect libyen Khaled Mohamed Ali El Hishri, pourraient être réduites à néant. Les enquêtes en cours sur des crimes internationaux présumés dans d’autres situations pourraient être suspendues ou abandonnées indéfiniment, laissant les victimes du monde entier privées de justice.

Si ces sanctions rendent la Cour inopérante, il n’y aura pas de retour en arrière. Nous aurons perdu à jamais l’une des institutions les plus importantes de notre siècle. La communauté internationale doit réagir.

Nous appelons les États parties au Statut de Rome à protéger d’urgence la CPI et l’État de droit en :

  • Rejetant publiquement et fermement les sanctions visant la CPI en tant qu’institution, son personnel et ses responsables, ainsi que les organisations et individus soutenant son travail.
  • Intervenant auprès de l’administration américaine pour prévenir les désignations visant la CPI, son personnel et ses responsables, ainsi que les organisations et individus la soutenant.
  • Mettant en oeuvre les mesures nationales et régionales de blocage, y compris le Règlement de blocage de l’Union Européenne (Règlement (CE) n° 2271/96), pour afficher leur solidarité et protéger les individus et entités contre l’impact des sanctions, tout en permettant aux entreprises présentes sur leur territoire de continuer à travailler avec la CPI, son personnel, et la société civile qui la soutient.
  • Protégeant les prestataires de services en garantissant que la fourniture de services à la CPI et aux organisations qui la soutiennent est légale et protégée.
  • Mettant en place des alternatives pratiques au réseau bancaire reposant sur le dollar américain ainsi que pour les transactions passant par le système financier américain, afin que la Cour et ses soutiens puissent continuer à financer leur travail.
  • Fournissant des informations claires et créer des garanties juridiques pour empêcher les banques et prestataires non-américains de se conformer de manière excessive aux menaces de sanctions.
  • Remplissant leurs obligations juridiques en vertu du Statut de Rome, notamment contribuer au budget annuel de la Cour, apporter un soutien politique à son indépendance et son fonctionnement, coopérer en vue d’arrêter et remettre les suspects à la Cour et résister à toute pression visant au désengagement des États en réponse aux sanctions.

Ci-dessous figure la liste complète des organisations ayant approuvé la déclaration, présentée par ordre chronologique :

  1. International Federation for Human Rights (FIDH)
  2. REDRESS
  3. TRIAL International
  4. European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR)
  5. Women’s Initiatives for Gender Justice
  6. Open Society Justice Initiative (OSJI)

Les organisations de la société civile souhaitant signer ce communiqué sont invitées à le faire ici.

Dans un communiqué du 15 septembre 2018, le gouvernement congolais a laissé entendre qu’il « n’excluait pas » de se retirer de la juridiction de la Cour pénale internationale (CPI). Un scénario très alarmant dont les victimes seraient les premières perdantes.

TRIAL International est vivement préoccupée par la menace des autorités congolaises de se retirer du Statut de Rome de la CPI. Alléguant que « certains gouvernements exerçaient des pressions sur les juges », le gouvernement pourrait se retirer du premier organe permanent compétent pour juger les crimes les plus graves.

 

Une collaboration qui renforçait l’image de la CPI

En avril 2004, la République démocratique du Congo (RDC) a été le premier pays à référer la situation dans son propre pays à la Cour pénale internationale. Depuis lors, plusieurs dossiers concernant des crimes commis en RDC ont fait l’objet d’enquêtes et de poursuites devant la Cour.

Cette collaboration entre la RDC et la CPI jusqu’à présent renforçait la crédibilité de la Cour et confirmait l’engagement du gouvernement congolais contre l’impunité de ses dirigeants. La récente déclaration des autorités congolaises semble aller à contre-courant de ses positions et envoie un message extrêmement inquiétant.

 

Certains crimes pourraient rester impunis

« Si les menaces de Kinshasa étaient suivies par un retrait effectif de la RDC du Statut de Rome de la CPI, le vrai perdant serait le peuple congolais, et indirectement la communauté internationale dans son ensemble. » explique Daniele Perissi, responsable du programme RDC à TRIAL International. « Cela signifierait que certains crimes, dont la RDC ne pourrait ou ne voudrait pas poursuivre les auteurs présumés, pourraient tout simplement demeurer impunis. »

L’exemple du Burundi démontre à quel point le retrait de la CPI est un pas vers l’isolement international et un rejet des principes fondamentaux de la lutte contre l’impunité. Il serait fort malheureux que la RDC emprunte la même voie dans une période aussi cruciale pour l’affirmation de sa bonne gouvernance. Le pays se prépare en effet à élire son nouveau président – une campagne sous haute tension surveillée de près par la communauté internationale.

Le 9 novembre, les juges de la Chambre préliminaire ont annoncé qu’ils avaient autorisé la Procureur de la CPI à ouvrir une enquête sur les crimes commis au Burundi, ou par des citoyens burundais en-dehors du Burundi. La CPI conserve sa compétence sur la situation malgré le retrait du Burundi du Statut de Rome le 27 octobre 2016.

La décision a été rendue sous scellés le 25 octobre 2017, mais n’a été rendue publique que maintenant pour protéger les victimes et les témoins potentiels.

« Nous sommes ravis de cette décision » a dit Pamela Capizzi, Responsable du programme Burundi à TRIAL International. « Le courage et la détermination de la société civile ont été récompensés, et surtout les victimes et leurs familles vont enfin pouvoir faire entendre leur voix. »

La Chambre préliminaire considère qu’il y a des motifs raisonnables pour procéder à une enquête en lien avec des crimes contre l’humanité. La plupart des crimes examinés auraient été commis par les forces de sécurité étatique. Bien que l’enquête se concentrera sur la période du 26 avril 2015 au 26 octobre 2017, la Procureur pourra l’étendre à des crimes commis avant ou après ces dates, si certains critères légaux sont remplis.

En savoir plus sur les crimes commis au Burundi

 

Le retrait du Burundi n’a pas d’impact sur la compétence de la CPI

La Chambre préliminaire a conclu que la Cour était compétente sur les crimes qui auraient été commis alors que le Burundi était un Etat partie du Statut de la CPI. Le Burundi en a été membre depuis son entrée en vigueur dans le pays en 2004, jusqu’au mois dernier quand son retrait a pris effet.

En savoir plus sur le retrait du Burundi du Statut de Rome

Toujours d’après la Chambre préliminaire, la Cour a donc la possibilité d’exercer sa compétence même après le retrait du Burundi, du moment que les enquêtes et les poursuites concernent des crimes allégués commis au temps où le Burundi était un Etat membre. De plus, le Burundi a l’obligation de coopérer avec la Cour puisque l’enquête a été autorisée le 25 octobre 2017, soit avant l’entrée en vigueur du retrait du Burundi.

Enfin, les juges ont remarqué que l’insuffisance des démarches entreprises par les autorités burundaises, et ce malgré de nombreuses invitations de la communauté internationale. En conséquence, la compétence de la CPI n’entre pas en conflit avec celle du Burundi.

En savoir plus sur le critère de complémentarité

« En ouvrant une enquête au Burundi, la CPI a prouvé que l’oubli et l’impunité pour les crimes de masse n’est plus une option » conclut Pamela Capizzi. « Cela constitue un pas de plus vers une justice internationale solide et courageuse, au service des victimes à travers le monde. »

La Commission d’enquête des Nations Unies a estimé que des crimes contre l’humanité ont été commis au Burundi depuis 2015. Alors que la tension est à son comble entre Bujumbura et la communauté internationale, deux experts juridiques analysent les différents scénarios possibles.

 

Comment s’est déroulé la présentation de la Commission d’enquête sur le Burundi ? Quelles ont été les réactions des Etats et des ONG ?

Me Lambert Nigarura, Président de la Coalition burundaise pour la CPI : A part quatre Etats, tous les pays et les organisations de la société civile ont salué le travail de la Commission, le courage et la détermination de ses membres.

Pamela Capizzi, Responsable du programme Burundi de TRIAL International : J’étais satisfaite que certains Etats déplorent le retrait du Burundi du Statut de Rome, l’appelant à revenir sur sa décision. La plupart ont aussi adhéré à la recommandation de la Commission d’enquête concernant la saisine de la CPI.

 

Justement, que pensez-vous de cette recommandation à la CPI d’ouvrir une enquête* ?

LN : Cette recommandation est très pertinente. C’est la preuve que les membres de la Commission d’enquête sont convaincus que des crimes qui relèvent de la compétence de la CPI ont été commis, c’est-à-dire les crimes les plus graves commis à grande échelle.il appartient aujourd’hui  à la CPI qui a la compétence de qualifier les crimes commis de saisir la balle au bond.

PC : Je me réjouis moi aussi de cette recommandation, notamment car elle est le fruit d’une documentation méticuleuse ainsi que d’une analyse juridique rigoureuse de la Commission d’enquête.

 

Quels sont à présent les différents scenarios possibles ?

PC : Si la CPI ouvre une enquête avant le retrait du Burundi, le 27 octobre 2017, le gouvernement aurait l’obligation juridique de collaborer. Mais vu la défiance de Bujumbura ces derniers mois, l’écueil prévisible est qu’il n’en soit rien. L’autre scénario est que la CPI ouvre une enquête après le 27 octobre. Le Burundi n’aurait malheureusement plus l’obligation de collaborer, mais au moins une enquête serait en cours, envoyant un message fort et permettant d’établir la vérité.

LN : Si la CPI n’ouvrait pas d’enquête du tout, ce sera une grande déception pour les victimes et un dangereux précédent pour la justice internationale. Le Gouvernement du Burundi aurait réussi à défier la communauté internationale, les Nations Unies et tous les mécanismes judiciaires sans la moindre conséquence. Les Burundais, eux, se sentiraient trahis et abandonnés, alimentant le cercle vicieux de violences et de frustration qui contribue à l’instabilité politique.

PC : C’est absolument vrai : les victimes pourraient certes chercher justice par le biais d’autres mécanismes, mais le message principal resterait que les autorités du Burundi peuvent agir en toute impunité, sans avoir à répondre des crimes commis. D’autres pays pourraient alors s’immiscer dans la brèche.

 

Quelles sont les probabilités pour que la CPI ouvre une enquête à présent ?

PC : Le rapport de la Commission d’enquête est public, rigoureux et bien argumenté. Ses allégations que des crimes contre l’humanité ont été commis ne peuvent certainement pas laisser la CPI indifférente.  Par contre, je tiens à préciser que l’ouverture d’une enquête par la CPI ne sera qu’un pas vers la lutte contre l’impunité au Burundi. Cette seule action ne pourra pas éradiquer le problème. J’espère donc que l’ouverture d’une enquête par la CPI n’arrêtera pas le processus de recherche de solutions durables contre l’impunité.

 

Le gouvernement burundais a récemment appelé les Etats africains à « faire corps contre la CPI » Me Lambert, quel est selon vous le sentiment dominant en Afrique ? 

LN : Il faut comprendre que cet appel n’a pas eu d’écho. Il est vrai que les pays africains n’ont pas confiance en la CPI, mais peu envisagent réellement de se soustraire à sa juridiction. La société civile, dont je fais partie, est consciente que les Africains, qui sont les premières victimes de ces crimes, n’ont pas  souvent  accès à une justice indépendante. La CPI reste la seule juridiction au monde capable de leur garantir ce droit.

 

* La Cour pénale internationale a ouvert en 2016 un examen préliminaire qui pourrait déboucher sur une enquête. En savoir plus

Le TPIY n’aura pas apporté la réconciliation espérée en Bosnie-Herzégovine, mais son influence et son héritage ont posé des bases pour les démarches futures. Une opinion de Selma Korjenic.

 

Le tribunal de la dernière chance

C’est à La Haye (Pays-Bas) que s’est établi le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) en 1993. Son mandat ? Poursuivre les suspects de haut rang et ce, dans toute la région des Balkans. Sa création a nourri l’espoir de milliers de victimes et de leurs familles.

Dès son ouverture, et peut-être même avant, le Tribunal a été accusé d’être, entre autres, politisé, partial et injuste. L’acquittement d’accusés de haut rang il y a quelques années a exacerbé ces critiques. Toutes les parties au conflit ont eu le sentiment d’être jugées trop durement alors que leurs opposants sont jugés avec trop de clémence.

Après 25 ans d’existence, le Tribunal fermera ses portes de façon permanente dans les prochains mois. Même si tout n’était pas parfait, son influence a été capitale dans l’établissement des faits, la reconnaissance des responsabilités individuelles et l’empouvoirement des victimes.

 

Une jurisprudence novatrice

Le TPIY a rendu des décisions importantes sur le génocide, les crimes de guerres et les crimes contre l’humanité. Il était le premier tribunal international depuis Nuremberg en 1946. Sa jurisprudence a ouvert la voie pour le Tribunal pénal international pour le Rwanda, les cours mixtes en Sierra Leone, au Cambodge et au Timor Leste, et plus récemment la Cour pénale internationale.

Le procès de Dusko Tadic, un membre de l’armée républicaine de Srpska, a a été un exemple marquant des succès du TPIY. Il s’agit de la première affaire où des violences sexuelles commises envers des hommes ont été jugées et punies.

Le TPIY a aussi été le premier à poursuivre des violences sexuelles en tant qu’esclavage comme crime contre l’humanité dans le cadre de l’affaire Dragoljub Kunarac et autres. L’année dernière, des charges similaires ont été retenues contre le dictateur tchadien Hissène Habré.

Mais parmi tous les précédents du Tribunal, rien n’est plus important que la voix qu’il a donné aux survivants.

 

Une tribune pour les victimes invisibles

De nombreuses guerres se sont succédées dans les Balkans à travers l’histoire. La guerre des années 1990 n’en est que l’exemple le plus récent et le plus violent. Après chaque conflit, la majorité des crimes n’étaient pas dénoncés, ou uniquement dans les cercles familiaux. Nombreux sont ceux qui souffraient en silence.

Le TPIY a changé cette dynamique. Il a donné aux survivants la possibilité de parler et d’être entendus, encourageant  d’autres à faire de même. De nombreux verdicts de culpabilités ont été rendus grâce à leurs témoignages.

Le Tribunal a initié un mouvement de fond, redonnant à de nombreuses victimes un rôle actif et le contrôle de leur histoire. Il a également encouragé la formation d’associations de victimes, dont le but commun est la recherche de la vérité et de la justice.

 

Les combats futurs 

L’effet de ricochet du TPIY a été particulièrement marqué après 2005, lorsque les affaires ont commencé à être transférées devant les juridictions nationales. Les victimes déjà habituées à s’exprimer se sont organisées, demandant à la Bosnie-Herzégovine de perpétuer les efforts du TPIY. Elles ont également exigé la réalisation de leurs autres droits, comme celui de recevoir des réparations.

Le TPIY a bousculé le rôle passif traditionnellement imposé aux victimes. Il leur a donné la possibilité de construire leur propre narration sur la guerre. En leur donnant la possibilité de s’exprimer, le Tribunal leur a donné le courage de se battre pour leurs droits. Et de ne plus jamais se taire à nouveau.

Selma Korjenic, Responsable du programme BiH
@SelmaKorjenic1

 

La Cour pénale internationale (CPI) fête ses 15 ans d’existence. Mais sans le soutien des organisations non-gouvernementales, elle n’aurait peut-être jamais existé.

En 1995, 25 organisations de protection des droits humains ont fondé la Coalition pour la Cour pénale internationale (la Coalition). Ces organisations ont poussé pour la création d’un organe permanent pour juger les plus hauts responsables de génocide, crimes de guerre et autres crimes internationaux.

Contre toute attente, le petit groupe a crû en taille et en influence. La Coalition comptait 800 organisations membres au début des négociations du traité fondateur de la Cour. Aujourd’hui, elle en compte plus de 2500.

 

Le mégaphone de la société civile

La Coalition est un réseau unique qui s’étend à travers 150 pays et inclut un grand éventail d’organisations. L’union fait la force : en mettant en commun leurs ressources, les organisations multiplient leur impact.

« Nous voulons donner le maximum de pouvoir à la société civile et permettre à toutes les voix d’être entendues sur la scène internationale », explique Niall Matthews, Directeur de la Communication à la Coalition.

 

Créer un consensus autour de la CPI

Avant même la naissance de la CPI, la Coalition a contribué à faire émerger l’idée d’une justice internationale permanente. Elle a démarché et sensibilisé les gouvernements jusqu’à la conférence fondatrice de la Cour à Rome, en juillet 1998.

Lors les Etats se sont réunis pour négocier le Statut de la Cour, la société civile représentait la plus importante délégation, avec près de 500 membres. Juristes, spécialistes des medias, activistes, tous offrent leur soutien aux Etats participants afin de rédiger le meilleur traité possible.

La Coalition a permis l’adoption d’éléments fondamentaux du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, comme les questions de genre et la protection des victimes et des témoins.

 

Un réseau pour informer et dénoncer

Aujourd’hui, la Coalition milite pour la ratification universelle du Statut. Elle cherche à convaincre les Etats de rejoindre la Cour – la Russie, les Etats-Unis, l’Inde et la Chine n’y sont toujours pas partie. Mais il est tout aussi important que les Etats-membres intègrent les dispositions du Statut dans leur droit national. En offrant leur expertise juridique, les ONG guident et conseillent les Etats pour que leur droit national soit conforme au travail de la Cour.

Les ONG aident également la Cour à rassembler des informations et des éléments de preuve, en particulier les organisations locales dans les pays où la Cour a ouvert des affaires. Elles veillent également à ce que les bénéficiaires (comme les victimes et les témoins) restent informés des procédures et de leurs droits.

Enfin, la Coalition est consciente des critiques opposées à la Cour. « Nous savons que tout n’est pas parfait en l’état actuel des choses, et nous cherchons des solutions pour rendre le système plus efficace, indépendant et accessible », conclut Niall Matthews.

 

TRIAL International est membre de la Coalition pour la CPI depuis sa création en 2002. TRIAL International était coordinatrice de la Coalition Suisse de 2004 à 2015.

En savoir plus sur la coalition pour la CPI
En savoir plus sur la justice internationale

Dans une Communication à la Cour pénale internationale (CPI), TRIAL a avancé que le Burundi manque à son obligation d’enquêter sur les crimes graves et de punir les coupables. Elle demande l’ouverture d’une enquête de la CPI.

Le 25 avril 2016, le Bureau du Procureur (BDP) de la CPI a ouvert un examen préliminaire sur la situation au Burundi. Bien que ce dernier se soit entre-temps retiré de la Cour (la décision ne prend effet qu’un an plus tard) le BDP poursuit son examen qui devrait déterminer l’ouverture ou non d’une enquête.

 

Le principe de complémentarité

Afin de déterminer si une enquête est justifiée, le BDP doit examiner plusieurs éléments dont celui de la complémentarité. Ce principe fondamental pose que les Etats sont les premiers responsables de la poursuite de crimes internationaux. La CPI n’intervient qu’en complément de leur action.

Si les autorités d’un pays font preuve d’une inaction totale, aucune analyse n’est nécessaire : le critère de complémentarité est rempli. Mais la simple ouverture de procédures nationales ne suffit pas non plus : l’Etat doit prouver qu’il enquête réellement sur les crimes et que les coupables sont effectivement poursuivis. Si la justice reste purement formelle, le BDP peut conclure que l’Etat ne peut ou ne veut pas remplir ses obligations, et déclarer en conséquence que le principe complémentarité est satisfait. Où se situe le Burundi sur ce spectre ?

 

Le Burundi a entrepris très peu d’enquêtes…

Dans une Communication confidentielle au BDP, TRIAL International a mis en lumière l’inaction du Burundi, ou son absence de volonté de mener sérieusement l’enquête sur un échantillon d’affaires documentées par l’organisation.  Vu les crimes concernés, les affaires pourraient prima facie tomber sous la juridiction de la Cour.

Dans la plupart des affaires documentées par TRIAL, les autorités burundaises n’ont entrepris aucune action, bien qu’elles aient clairement eu connaissance des crimes.

Par exemple, M.P. (pseudonyme) était membre des Forces défense nationale quand il a été arrêté en août 2015. Il a passé plus d’un mois à être torturé avant d’être transféré en prison. Le même mois, il a dénoncé ces abus auprès d’un procureur, puis auprès de juges lors d’une audience publique. Malgré cela, 19 mois plus tard aucune enquête n’a été ouverte.

 

… et celles-ci sont restées au point mort

Il arrive parfois qu’une enquête soit ouverte, généralement au terme de pressions d’acteurs extérieurs. Mais même dans ces cas, cela n’est pas suivi d’effet.

O.S. (pseudonyme) a été arrêté par des membres de la police et des Imbonerakure et n’a plus été revu depuis. Sous la pression de média et après qu’une première plainte ait été « perdue », le Procureur a ouvert un dossier en janvier 2017. Depuis lors rien n’a bougé, en dépit de nombreuses relances et visites de l’avocat de la victime. Les faits autour de la disparition d’O.S. restent mystérieux et les responsables courent toujours.

Qu’une enquête soit ouverte ou non, l’inaction des autorités burundaises ne pourrait pas être plus évidente. Des milliers de victimes sont donc dépendantes d’un système judiciaire sclérosé qui perpétue l’impunité. Cela pourrait changer si le BDP ouvrait une enquête de la CPI, qui pourrait mener à l’ouverture d’un procès.

Un op-ed de Pamela Capizzi

Le pays n’a montré aucun signe d’amélioration en 2016, pérennisant une situation délétère pour les droits humains.

Par définition, une crise est un état transitoire. Mais au Burundi, la « crise » dure depuis près de 2 ans et semble tout sauf transitoire. La répression généralisée est bien là pour durer.

En 2016, la situation politique au Burundi n’a montré aucun signe d’amélioration. Au contraire, les autorités burundaises se sont enferrés dans leurs positions et ont coupé progressivement les ponts avec la communauté internationale. Parmi les exemples les plus éclatants, citons la désertion de l’examen du Comité contre la torture et le retrait de la Cour pénale internationale.

Ces gestes politiques ont été accompagnés d’un rétrécissement considérable de l’espace démocratique déjà réduit. Après la suspension de nombreuses associations de la société civile fin 2015, le Burundi en a suspendues d’autres en 2016. Privée de leur assistance, les victimes d’abus se trouvent encore plus démunies.

Parallèlement, les médias indépendants ont été réduits au silence à coups de menaces et d’attaques. L’exode des journalistes et des défenseurs des droits humains n’a fait que s’amplifier : ils sont maintenant des dizaines à vivre en exil.

Les violations des droits humains sont à l’ordre du jour. Selon les plus récentes estimations de l’ONU, « plus d’un millier de personnes ont été tuées. Des milliers auraient été torturés, (…) des centaines de personnes auraient disparu, et des milliers auraient été illégalement détenus ».

Encore pire, ces violations demeurent largement impunies. Le Burundi ne poursuit ni les violations passées ni présentes. Dès lors, l’Etat est incapable de prévenir les abus futurs, condition pourtant nécessaire à un processus de paix et de justice transitionnelle.

TRIAL poursuit son action malgré tout

En 2016, TRIAL International a continué d’ébrécher la « culture d’impunité » prévalant au Burundi. 33 victimes directes ou familles de victimes ont été accompagnées gratuitement dans leur quête de justice. 54 avocats ont suivi des formations de TRIAL International sur les droits humains afin de faire face à cette crise.

Malgré les nombreux défis que cette situation engendre, notamment sur le plan sécuritaire, TRIAL poursuivra son action au Burundi. Ma propre expulsion du pays n’arrêtera certainement pas notre action : TRIAL restera fermement aux côté des victimes.

Pamela Capizzi, Conseillère juridique
@PamelaCap1

 

Pour la deuxième année consécutive, 8 avocats congolais ont suivi un coaching juridique personnalisé sur une année entière. Entre sessions théoriques et exercices pratiques, deux participants reviennent sur leur expérience.

 

TRIAL : Pourriez-vous vous présenter et expliquer comment vous avez entendu parler de la formation ?  

Me Ghilaine Bisimwa Naweza : Je suis avocate au Barreau de Bukavu depuis 2010 avec une spécialité dans les droits humains. Je suis également membre de l’Association des femmes juristes congolaises du Sud Kivu, qui défend et promeut les droits humains dans la région. J’avais déjà reçu une formation de TRIAL International par le biais de cette association, sur la documentation des violences sexuelles. Je l’avais trouvé très concrète, aussi j’ai candidaté dès que j’ai eu vent de ce coaching d’un an.

Me Jerry Ntondo Zahinda : Je suis avocat à Bukavu depuis près de 10 ans. Je suis aussi spécialiste des droits humains, j’ai donc beaucoup travaillé sur l’accès à la justice et le renforcement du système judiciaire national. J’ai entendu parler de cette formation par un ami du CICR de Bukavu. Le contenu de la formation m’a immédiatement intéressé, de même que la méthodologie fondée sur l’étude de cas concrets.

 

A quelles difficultés êtes-vous confronté dans votre métier d’avocat ?

Me Ghilaine : Il n’y a pas un seul, mais une multitude de difficultés qui se renforcent mutuellement. Au terme de cette formation, je mesure à quel point les magistrats sont peu formés aux instruments juridiques internationaux. Même quand un avocat les invoque pour son client, les juges se limitent à l’examen des normes internes sans aucune référence aux disposition du droit international, pourtant applicables.

Me Jerry : Les textes présentent en effet de sérieuses lacunes. L’arsenal juridique congolais est morcelé et inadaptés aux réalités juridiques et pratiques du pays. Il y a même des textes législatifs qui se contredisent entre eux ! Nous avons aussi des difficultés à rencontrer les victimes, car les infrastructures de transports sont déficientes et certaines routes ne sont pas sûres.

Me Ghilaine : Les avocats sont également découragés par le « deux poids, deux mesures » qui règne. Les personnes qui ont le bras long continuent d’échapper à la justice. Le clientélisme et le trafic d’influence vont bon train, et les évasions régulières des prisons anéantissent tous nos efforts.

 

Dans le cadre de la formation, vous avez été amenés à travailler sur des affaires réelles. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 Me Jerry : J’ai défendu des victimes dans le procès de Mutarule. Trois chefs militaires étaient accusés d’avoir attaqué le village de Mutarule, pillé des maisons et fait une dizaine de morts. Grâce au conseil de TRIAL, j’ai pu améliorer mon analyse juridique et y inclure de la jurisprudence internationale. Psychologiquement, l’appui d’une ONG est rassurant, car le procès s’est déroulé sous très haute tension. Cela m’a donné le courage d’être beaucoup plus proactif. Les magistrats n’ont pas encore rendu leur jugement, mais le seul fait qu’un procès de cette ampleur ait pu voir le jour est une victoire pour nous.

Me Ghilaine : On m’avait confié l’affaire de la jeune Stella (nom d’emprunt), violée à 13 ans par un juge. Son dossier était au point mort depuis plus d’un an car le magistrat instructeur rechignait à poursuivre son confrère. La formation de TRIAL m’a permis d’établir un questionnaire précis pour la victime, et donc d’obtenir de meilleurs éléments à charge. Nous avons aussi exploré des pistes nouvelles pour la constitution de preuves. Grâce à nos efforts, un procès a été ouvert devant la cour d’appel de Bukavu.

 

Comment la formation a-t-elle changé votre manière de travailler ? 

Me Ghilaine :  Avant la formation, j’avais travaillé sur une affaire de viol, mais je ne savais pas quelles questions poser à la victime. Une autre fois, des femmes victimes d’esclavage sexuel ont fait appel à moi, et je n’avais pas de réponses à leur donner. Je suis désormais mieux armée pour approcher les victimes respectueusement tout en obtenant des éléments de preuve.

 Me Jerry : Avant, je n’avais pas de connaissances pour saisir la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ou les organes onusiens. Plusieurs de mes affaires remplissaient les critères d’admissibilité, mais je ne savais pas par où commencer. Je sais aussi désormais comment invoquer des dispositions du Statut de la CPI, que je vais pouvoir appliquer lors de procès pour crimes de masse.

 

Un op-ed de Valérie Paulet

L’importance de la compétence universelle contre la torture ou le génocide a été largement reconnue ces dernières années. Il est maintenant temps que ce principe s’applique aussi aux crimes sexuels.

Lors de sa prise de pouvoir en 2014, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI) Fatou Bensouda a affirmé que sa priorité serait la lutte contre les violences sexuelles. Cette année, deux grandes affaires très médiatisées ont mis ce sujet en lumière.

D’une part, le chef de guerre congolais Jean-Pierre Bemba a été condamné à 18 ans de prison pour viol comme crime de guerre et crime contre l’humanité.

D’autre part, le procès de Dominic Ongwen s’est ouvert ce mois-ci sur un message fort du Bureau du Procureur : l’ancien commandant en chef de l’Armée de résistance du Seigneur n’est pas seulement accusé d’avoir ordonné mariages forcés, viols, actes de torture et esclavage sexuel. Il devra également répondre de crimes sexuels perpétrés directement contre ses épouses forcées.

Ces affaires sont d’une importance cruciale, mais elles ne sont que la pointe de l’iceberg. Le mandat de la CPI est limité à certaines situations et à la poursuite des plus hauts dignitaires. Des milliers de criminels sexuels échappent donc à son contrôle.

Les Etats doivent faire face à leur passé

La CPI est fondée sur le principe de la subsidiarité, ce qui signifie que la responsabilité de poursuivre les crimes internationaux incombe avant tout aux Etats. En 2016, le Guatemala a rempli ses obligations avec le procès de Reyes Giron.

La détermination des victimes à amener le Colonel devant la justice a fini par payer. Il a été condamné à 120 ans de prison et $65 000 de compensation pour chaque victime pour violence sexuelle, esclavage sexuel et esclavage domestique pendant la guerre au Guatemala. C’est la première fois – dans le monde entier – qu’une court nationale retient les charges d’esclavage sexuel dans un conflit armé.

La volonté du Guatemala de faire face à son sombre passé, doit être saluée et devrait servir d’exemple pour les autres pays en phase de transition post-conflit. La question est maintenant : la Syrie, l’Irak, le Yémen ou le Nigéria suivront-ils cet exemple? Poursuivront-ils les violences sexuelles commises sur leur territoire ? Les chances sont minces.

Une autre voie vers la justice

Le fait est que la poursuite des crimes sexuels en conflits armés reste exceptionnelle. La réticence des Etats, le silence des victimes et la compétence limitée de la CPI sont autant de facteurs limitatifs.

Mais nous avons assisté cette année à une démonstration spectaculaire que la justice peut triompher malgré tout : la condamnation d’Hissène Habré au Sénégal. Après 17 ans de lutte, l’ancien dictateur tchadien a enfin été amené devant la justice, grâce au principe de compétence universelle. Il été le premier chef d’état à être condamné pour viol.

D’innombrables victimes d’Afrique Centrale ou du Burundi ont vu dans ce procès comme une lueur d’espoir. Les refuges pour les criminels sexuels se réduisent comme peau de chagrin, mais malheureusement pas assez vite. Il est grand temps que les Etats reconnaissent le potentiel immense de la compétence universelle pour lutter contre la violence sexuelle à travers le monde.

Valérie Paulet, Coordinatrice Trial Watch
@valeriepaulet

 

Un op-ed de Giorgio Malinverni

La journée internationale des droits de l’homme est célébrée au terme d’une rude année pour la justice internationale. Malgré ces revers, nous devons continuer de croire que les droits humains – et le droit à la justice en particulier – sont à portée de main.

Depuis plus d’un demi-siècle, le 10 décembre est une journée importante pour tous les défenseurs des droits humains. A travers le monde, d’innombrables militants, juristes, politiciens et membres de la société civile réaffirment leur engagement pour que tous jouissent des libertés fondamentales.

L’accès à la justice fait partie des droits inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, dont nous fêtons aujourd’hui l’adoption. En effet, sans justice, comment veiller à l’application des autres droits ? Comment entendre et reconnaître les victimes ? Et comment punir les auteurs pour éviter de nouvelles violations ?

Mais nous assistons actuellement à un affaiblissement de la lutte contre l’impunité : certains Etats quittent la CPI ou la désavouent publiquement ; la CEDH fait face à des résistances similaires. Certains Etats se réfugient dans des programmes politiques qui prônent l’entre-soi et le retour à l’Etat tout-puissant.

Un recul passager ne doit toutefois pas cacher un mouvement de fond

Dans ce climat morose, il est tentant de voir l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme comme un état de grâce révolu. Mais souvenons-nous que cette période de progrès historiques est survenue au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. D’autres avancées dans la protection des droits humains se sont produites en réaction à des épisodes d’une cruauté innommable.

Cela montre d’une part que le passé n’est pas aussi rose qu’il n’y paraît, et d’autre part que des avancées spectaculaires peuvent suivre les périodes les plus décourageantes.

Par ailleurs, les revers occasionnels ne doivent pas nous faire oublier que le mouvement contre l’impunité n’a cessé de prendre de l’ampleur. Jamais les ONG n’ont été aussi nombreuses à dénoncer les abus ; tous les jours, des femmes et des hommes courageux défendent leurs droits et ceux des autres.

En tant que militants des droits humains, ne cédons pas au pessimisme. Même si la route est tortueuse, profitons de cette journée internationale pour réaffirmer notre confiance en l’avenir des droits humains et de la lutte contre l’impunité.

 Ancien juge à la Cour européenne des droits de l’homme, Giorgio Malinverni est président de TRIAL International depuis 2012.

 

Largement condamné – à juste titre – par la communauté internationale, le retrait du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI) pourrait avoir des résultats positifs inattendus.   

Le 25 avril 2016, la CPI annonçait l’ouverture d’un examen préliminaire sur le Burundi. Six mois plus tard, le pays se retire de la Cour.

Et si ce revers diplomatique était au contraire une opportunité pour la justice internationale ? En souhaitant s’en écarter, le Burundi pourrait au contraire s’y confronter plus vite que prévu.

Pamela Capizzi, conseillère juridique en charge du programme Burundi de TRIAL International, explique comment dans la Revue des Droits de l’Homme.

Lire l’article complet

Un op-ed de Philip Grant

La sortie du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI), suivi par l’Afrique du Sud et la Gambie, a fait couler beaucoup d’encre ces dernières jours. Pour éviter d’autres retraits, les Etats membres doivent réaffirmer leur soutien à la justice internationale.

Le 27 octobre 2016, le Burundi a officiellement quitté la CPI. Quelques jours auparavant, c’était l’Afrique du Sud – autrement moins isolé que le Burundi sur la scène internationale – qui annonçait son départ de la Cour, rapidement suivie par la Gambie.

Et pourtant, ces trois Etats avaient très rapidement ratifié le Statut de Rome, s’engageant contre l’impunité avec un courage qui manquait à nombre de pays occidentaux. Les gouvernements africains ont soutenu le projet d’une Cour pénale internationale avant même qu’elle voit le jour et ont activement participé à sa mise en place.

Comment expliquer le soudain volte-face du Burundi, de la Gambie et de l’Afrique du Sud ?

La réponse est qu’une justice internationale forte dérange. Ces Etats pensaient sans doute qu’une institution de leur propre création ne pourrait pas se retourner contre eux, qu’elle se bornerait à enquêter sur leurs opposants. En ouvrant un examen préliminaire sur le Burundi au mois d’avril, la CPI a montré qu’il n’en était rien.

Elle avait déjà agi de la sorte en inculpant six hauts dignitaires kenyans, dont certains sont encore au pouvoir aujourd’hui. Depuis lors, le Kenya compte parmi les plus ardents critiques de la Cour. La même chose s’est produite en Côte d’Ivoire, quand le Procureur s’est penché sur les crimes commis par le parti du président actuel. Combien de pays ont renouvelé leur soutien indéfectible à la Cour après que leurs dirigeants (et non des opposants politiques) soient inquiétés ? Aucun.

 

Une justice forte et crédible

Pourtant, une justice internationale qui s’attaque aussi aux plus puissants est une justice forte et crédible. C’est le signe que la CPI – institution encore très jeune – prend de l’ampleur et de l’assurance.

Il convient maintenant de dépasser le débat stérile et faux autour d’une Cour qui ne s’en prendrait qu’aux Africains. La CPI est plus diverse que cela. La Colombie, la Géorgie et la Palestine sont également dans le collimateur de la Cour. Une puissance européenne fait l’objet d’un examen préliminaire : la Grande-Bretagne, pour des exactions commises par son armée en Iraq. Et des rumeurs grandissantes circulent que l’Afghanistan pourrait aussi être concerné, notamment pour les actes commis par les troupes étasuniennes.

D’autres développements sont des plus prometteurs. Ainsi, la Procureure a récemment mis en avant sa volonté de s’en prendre plus activement aux crimes économiques, notamment environnementaux. La Cour devrait également pouvoir bientôt poursuivre le crime d’agression. Les George W. Bush et les Tony Blair du futur tomberont alors dans son viseur.

Ces exemples montrent que la justice est en marche. Mais le pouvoir de frappe de la CPI continuera à dépendre tant de la coopération des Etats parties au Statut de Rome, que du soutien critique de la société civile. Pour ne pas perdre 20 ans de progrès en matière de justice internationale, il faut s’engager – et pousser nos gouvernements à s’engager – dans ce sens.

 

Philip Grant, Directeur de TRIAL International

@PhilipGrant40

 

Le 17 juillet sera célébrée la Journée de la justice internationale. Mais rendre justice au niveau international n’est pas le seul aspect de la lutte contre l’impunité, ni une panacée.

Le Statut de Rome, adopté le 17 juillet 1998, a posé les fondations de la Cour pénale internationale (CPI) et a été perçu, à juste titre, comme une avancée majeure contre l’impunité. Toutefois, la CPI ne tient qu’un rôle subsidiaire dans la poursuite des pires atrocités, c’est-à-dire qu’elle n’intervient que quand les Etats ne peuvent ou ne veulent s’en charger eux-mêmes. Ce n’est donc ni dans la compétence, ni dans les capacités de la Cour de poursuivre tous les crimes internationaux : la tâche reste principalement entre les mains des Etats.

L’année passée, d’importantes avancées ont eu lieu au niveau national : Hissène Habré a été condamné au Sénégal pour les crimes de masse commis au Tchad sous sa présidence ; l’Argentine a condamné 15 anciens militaires pour leur participation au Plan Condor, dont un ancien chef d’Etat ; des cours au Guatemala et en Bosnie-Herzégovine se sont prononcées en faveur des victimes dans des affaires clés de violences sexuelles ; des procès liés à la compétence universelle sont actuellement en cours en France et au Royaume-Uni. Ces exemples montrent que les procédures nationales sont possibles et peuvent établir d’importants précédents dans la poursuite des individus les plus haut placés, y compris issus de pays puissants.

Ces dernières années, TRIAL International a concentré ses efforts sur le plan national, notamment en formant des défenseurs locaux des droits humains, en ouvrant des procédures nationales ou en plaidant pour des amendements au droit interne. Avec un succès toujours croissant.